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Veni Sancte Spiritus !

Publié le : 21 Mai 2018
Les grandes étapes de l’année liturgique sont marquées musicalement par des chants uniquement dédiés à ces fêtes : la séquence de la Pentecôte « Veni Sancte Spiritu » a inspiré – comme celle de Pâques (Victimae pascali laudes) – de nombreux musiciens depuis les origines jusqu’à nos jours. Le jeune Mozart nous en a laissé une version pleine de vie.

La séquence « Veni Sancte Spiritu » que l’on chante au cours de la messe du dimanche de la Pentecôte, est attribuée soit au pape Innocent III (1160-1216) soit à l’archevêque de Cantorbery Etienne Langton (1150-1228). L’essentiel pour nous est de goûter la richesse du texte qui exprime avec des mots simples une réalité que seule la poésie peut approcher, fusse de loin. Les qualités attribuées à l’Esprit-Saint semblent bien prosaïques, père des pauvres, lumière de nos cœurs, consolateur, adoucissante fraîcheur, repos, mais c’est à travers la réalité de l’expérience quotidienne que se révèle l’indicible. Voici la version grégorienne de cette séquence :

 

Voûte de l’église du Saint-Esprit (Heilig Geist Kirche) de Münich

Cette voûte de l’église du Saint-Esprit (Heilig Geist Kirche) de Munich nous introduit à la musique que nous allons découvrir : l’élancement des piliers, la blancheur éblouissante des murs, la légèreté des peintures comme emportées dans le vent céleste, toute cette esthétique baroque sont particulièrement aptes à exprimer la vie mystérieuse de l’Esprit.

C’est en 1768 que le jeune Mozart compose son motet « Veni Sancte Spiritu », il avait alors 12 ans… C’est à la même époque qu’il écrit sa première messe dite « Waisenhaus Messe » ou « messe de l’Orphelinat » destinée à célébrer la consécration  d’une chapelle de la Nativité de Notre Dame nouvellement construite à Vienne au sein de l’orphelinat que soutient l’Empereur.
Cette œuvre est construite selon les habitudes du temps, en plusieurs mouvements comme une brève symphonie pour chœur et orchestre. On peut s’étonner du ton général de cette musique plus proche à nos oreilles de l’opéra que de l’autel. Ce serait oublier qu’au 18ème siècle, ce qui différencie la musique sacrée de la musique profane n’est pas le style d’écriture mais la destination de l’œuvre, c’est-à-dire dans le cas présent le texte, celui d’une antienne pour le jour de la Pentecôte ;

Veni Sancte Spiritu, reple tuorum corda fidelium ; et tui amoris in eis ignem accende.
- Viens Esprit-Saint, remplis le cœur de tes fidèles ; embrase-les du feu de ton amour.

Trois éléments vont guider notre écoute :

= le jeu des alternances entre l’orchestre, le chœur et les deux solistes. Ainsi c’est l’orchestre qui ouvre cette page en un bel arpège de do majeur (do-mi-sol-do) qui emplit tout l’espace sonore en un mouvement ascendant qui nous emporte dans les hauteurs.

= une autre forme d’alternance provient des différences d’écriture musicale : une musique syllabique et verticale (tout le monde chante ensemble avec une seule note par syllabe – sans vocalise) s’oppose à une écriture dite en imitation où les voix chantent sur le même dessin mélodique mais décalées les unes par rapport aux autres : le texte est moins perceptible, c’est l’ensemble de la musique qui ne fait qu’un , texte et musique inséparables, qu’il faut entendre.

= la forme en répons, venue de la liturgie, où le texte est vigoureusement ponctué des appels « veni Sancte Spiritu » comme un refrain, une alternance entre les solistes et l’assemblée des fidèles.

Un alléluia dansant à deux temps termine ce motet dans la joie des chrétiens habités par la vie de l’Esprit.

Pourquoi chanterait-on autrement à l’église qu’à l’opéra ? La question ne se posait pas au temps de Mozart. L’important n’est-il pas de savoir pourquoi et pour qui l’on chante et d’y consacrer le meilleur de sa nature d’artiste ?

Emmanuel Bellanger

 

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Marcel Bardon
Marcel Bardon a écrit :
31/05/2018 19:35

Bonsoir monsieur Bellanger, j'aime beaucoup vos commentaires musicaux et j'y souscris totalement. Puis-je me permettre d'apporter une petite précision sur "pourquoi chanterait-on de manière différente à l'église qu'à l'opéra. A l'opéra les uns chantent pour les autres, les autres écoutent, s'émeuvent et sont content si prestation est réussie et à la hauteur du prix de la place qu'ils ont payé. A l'église tout le monde prie et chante (comme il peut !) la gloire de Dieu et le dialogue se passe entre une assemblée et Celui qui nous promet la vie éternelle. En plus, la place est gratuite ! (on n'est pas obligé de participer à la quête). Je pense certainement comme vous, que là où il se passe de la belle musique, le ciel et la terre sont heureux. Et comme vous le dites si bien, l'important est de le savoir. Bien cordialement à vous. Marcel Bardon, violoncelliste (professeur honoraire du CRR de Paris) et diacre.

Emmanuel Bellanger
Emmanuel Bellanger a écrit :
06/06/2018 15:09

Je vous remercie de votre commentaire et de votre fidélité. Cela est le plus beau des encouragements pour nous. Vous avez raison : les conditions matérielles de la musique à l'église ou au concert ne sont pas les mêmes. Cela est vrai de toutes les époques. Il me semble que si l'on réfléchissait à la musique en partant non pas de son style mais de l'attitude intérieure des musiciens et des auditeurs, les débats seraient peut-être moins passionnels. Le Concile Vatican II y met une condition qui reprend ce que l'Eglise a toujours affirmé : qu'il s'agisse "d'un art véritable".
Que la musique soit ferment d'unité entre nous, musiciens et auditeurs.

Marcel Bardon
Marcel Bardon a écrit :
14/06/2018 23:36

Nous devons tous nous replonger dans ces merveilleux textes du Concile. Olivier Messiaen m'écrivait ce ci dans une lettre : "La musique sacrée doit, comme les vitraux et les rosaces du Moyen-Age, nous porter vers l'invisible et l'indicible par l'éblouissement. Cela devrait faire réfléchir beaucoup de gens sur quelle musique à l'église ! Bien cordialement à vous monsieur Belanger.

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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