Aller au contenu. | Aller à la navigation

narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

Stabat Mater (2/2)

Publié le : 27 Mars 2017
La force du texte du Stabat Mater a inspiré et continue d'inspirer les compositeurs. Comment des images aussi violentes ne trouveraient aucun écho avec les temps qui sont les nôtres ? C'est bien ce sentiment de l'actualité d'un tel texte qui a motivé le compositeur polonais Krzysztof PENDERECKI né en 1933. Son "Stabat Mater" est une partie incluse dans sa "Passion selon Saint Luc" dont il forme un des moments les plus impressionnants. La rencontre entre tradition et modernité nourrit notre méditation en ce temps de Carême en nous ouvrant vers la lumière qui nous est promise.

Vitrail commémoratif par J. Grüber, dans la chapelle Saint-Gilles de Bezonvaux (Meuse), village détruit pendant la guerre de 14-18.

 

C'est en 1965 que la "Passion selon Saint Luc" de Krzysztof Penderecki a été créée en une époque tendue de l'histoire de la Pologne. Cette œuvre monumentale fait explicitement référence aux monuments que sont les Passions de Jean-Sébastien Bach : on y trouve les récits des évènements avec leurs personnages traditionnels - la foule, les Apôtres, Saint-Pierre, la Vierge Marie... L'œuvre est divisée en numéros successifs qui alternent les descriptions et les méditations : c'est ainsi que le "Stabat Mater" s'intègre entre la Mise en Croix et la mort du Christ.

Nous évoquerons dans quelques semaines les derniers moments de la vie terrestre du Christ que la liturgie nous donne de vivre "en temps réel" comme on dit. Mais si les célébrations de la Semaine Sainte n'étaient que le rappel d'évènements dramatiques survenus dans le passé, en quoi serions-nous aujourd'hui concernés ? Le texte du Stabat Mater n'est pas qu'une lamentation, il s'ouvre en ses derniers vers sur l'espérance confiante qui est le propre du message chrétien : notre regard en contemplant la Passion se tourne vers l'avenir auquel nous sommes promis. C'est ce que cherche à exprimer cette page de Penderecki.

Le "Stabat Mater" de Krzysztof Penderecki se veut à la fois enraciné dans la longue et riche tradition de la musique de l'Eglise et nourri de tous les acquis de la musique contemporaine : le compositeur a commencé sa carrière exclusivement dans le domaine de la recherche la plus en pointe dont on trouve quelques échos dans sa "Passion". Pour nous aider dans notre écoute, voici trois clés :

 

= l'enracinement dans la tradition s'exprime par une évocation du chant grégorien : les premières notes sur "Stabat Mater dolorosa" sont une création du compositeur dans la manière mélodique et modale du plain-chant. On croirait entendre un début d'hymne grégorienne.

 

= la recherche de nouveaux moyens d'expression musicale explore diverses directions : le chuchotement, le cri (qui est homo... Christe), le parler/chanter, la mise en espace : l'œuvre s'ouvre sur les premiers vers chantés à la manière grégorienne puis immédiatement après, ces mêmes mots sont repris par trois voix de basse dont les syllabes sont éclatées entre les chanteurs. Les mots ne sont plus compréhensibles, ils envahissent tout l'espace selon le modèle suivant :

basses 1 : sta------ter------ro
basses 2 :     bat------do------sa
basses 3 :          Ma------lo

 

= une forme d'expressionnisme où les sentiments humains s'expriment avec violence en cris douloureux : c'est l'humanité qui lance sa plainte, son incompréhension, son désespoir.
Et pourtant le "Stabat Mater" n'est pas chant désespéré : comme la liturgie de la Semaine Sainte, il ouvre sur l'avenir de notre destinée, sur la lumière qui nous est promise et qu'exprime l'éclatant, presque aveuglant RE MAJEUR de l'accord final :

Quando corpus morietur        Quand mourra mon corps
Fac ut animae donetur           faites qu'à mon âme soit accordée
Paradisi gloria. Amen.            la gloire du Paradis. Amen

 

L'espérance est au cœur de tout homme, mais la croix est aussi présente au cœur du monde, aujourd'hui comme hier. C'est ce qui a poussé Penderecki à composer ce monument qu'est la "Passion selon Saint Luc". Pourquoi la guerre, la violence, la mort ? Pourquoi le mal, la désespérance ? Tout cela a-t-il un sens ? Le "Stabat Mater" de Penderecki n'est pas l'évocation d'évènements arrivés autrefois, il est lumière pour aujourd'hui : nous passons par les ténèbres d'une musique violente, sombre, parfois incompréhensible pour trouver la lumière du RE MAJEUR final bien consonant qui éclaire le tout. N'y a-t-il pas dans ce chemin musical des ténèbres à la lumière une belle méditation du mystère pascal ?

 

 

"J'ai gardé un sentiment tout particulier pour la Passion selon Saint Luc qui fut un moment décisif de mon cheminement. J'avais recouru à l'archétype de la passion, c'est-à-dire un thème vieux de deux mille ans pour exprimer non seulement la Passion et la mort du Christ, mais pour dire aussi la cruauté de notre temps, la cruauté d'Auschwitz... et j'ajouterai celle de Sarajevo." (K. Penderecki)


Hélas, on pourrait ajouter aujourd'hui : la Syrie, l'Irak, l'Afghanistan et tant d'autres pays...

Ajouter un commentaire

Vous pouvez ajouter un commentaire en complétant le formulaire ci-dessous. Le format doit être plain text. Les commentaires sont modérés.

Question: 10 - 5 ?
Your answer:
Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

Recherchez sur le site

Inscrivez-vous à la newsletter