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Emmaüs : un chemin de rencontre

Publié le : 12 Mai 2014
L’histoire des pèlerins d’Emmaüs est d’abord une belle aventure humaine : celle d’une rencontre merveilleuse. On souhaite à tous de vivre ces moments de grâce où un être qui croise notre route nous révèle à nous-mêmes une vérité enfouie et soudain lumineuse. Les mots butent alors sur leurs limites, seule la musique touche au profond de la vie.

L’épisode des pèlerins d’Emmaüs rapporté dans l’évangile de Luc (24, 13-35) est d’abord l’histoire d’une rencontre : deux hommes encore sous le choc des terribles évènements qu’ils viennent de vivre – le procès et l’exécution d’un homme en qui ils avaient mis tous leurs espoirs – cheminent tristement. Leur route croise celle d’un inconnu qui va radicalement transformer leur vie.

Dans sa cantate BWV 6 écrite pour le lundi de Pâques 1725, Jean-Sébastien Bach ne nous raconte pas cette histoire, il nous donne de la vivre. La troisième partie de cette cantate intitulée : « Bleib bei uns, denn es will Abend werden – Reste près de nous car le soir va tomber » met en présence l’une avec l’autre deux musiques fort différentes.

Le soprano solo énonce un choral (c’est-à-dire un chant liturgique) sur une mélodie calme, lente, plane, toute entière contenue dans un intervalle de quinte une seule fois dépassé vers le grave. Le rythme est régulier, le débit lent ; l’abattement est perceptible dans ce chant dépouillé, presqu’austère. En un contraste saisissant, un violoncelle piccolo (instrument baroque à cinq cordes légèrement plus petit qu’un violoncelle) déploie une musique qui n’a, à première vue, aucun rapport : presqu’une danse, un rythme rapide, des intervalles larges qui embrassent deux octaves, des valeurs brèves, une surabondance de notes bien éloignée de la retenue du chant.


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La clé de cette musique ne serait-elle pas dans ce contraste ? La musique est essentiellement un phénomène de simultanéité : c’est ce qui la différencie du discours parlé. Les mots du choral « reste avec nous » et le chant qui les habille se combinent à l’exubérance du violoncelle.

Belle expérience humaine qui nous est ici révélée. Qui de nous n’a pas connu dans sa vie des moments de grande intensité à l’occasion d’une rencontre lumineuse ? La profondeur des sentiments n’en est pas encore à pouvoir se dire :
« Flambée furtive où notre cœur / a pressenti le vrai bonheur », comme l’exprime le cantique Reste avec nous proposé en français sur ce même choral. La voix soliste chante sa partie mais nous entendons grâce au violoncelle le secret de son cœur.
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait ? » (Luc 24, 32)

Les disciples, 1939, Georges Rouault ©Adagp, Paris 2014


A la demande de l’éditeur Johann-Georg Schübler, Bach a transcrit quelques extraits de ses cantates pour orgue seul parmi lesquels celui-ci. L’écriture en trio restitue fidèlement l’original : le pédalier assure la basse, la main gauche sur un clavier la partie de violoncelle et la main droite sur un autre clavier le chant du choral. Nous voici au cœur même de la musique : le texte a disparu mais restait présent aux oreilles des auditeurs du 18ème siècle qui l’avaient tous reconnu. Nous-mêmes sans doute n’entendons plus seulement des notes, mais un cheminement mystérieux qui reste le secret de chacun d’entre nous.

Profondeur insondable de l’art !

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                                                     Emmanuel Bellanger
                                                              Mai 2014

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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