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Le chant des oiseaux

Publié le : 6 Juillet 2015
En ce début du mois de juillet, tous ne pourront partir en vacances, mais tous sont appelés à prendre le temps de contempler la nature, ses couleurs, ses chants, que l’on soit à la campagne, au bord de la mer ou dans les villes où parcs et squares abritent des richesses insoupçonnées. En ces temps où l’on se préoccupe de notre planète, où le pape François lui-même y consacre sa réflexion, il est opportun de nous arrêter sur une œuvre où dialoguent la nature et la musique.

© photo news

En 1863 paraissent deux nouvelles pages majeures pour piano de Franz Liszt : l’une d’elle s’intitule « Saint François d’Assise, la prédication aux oiseaux. » Le compositeur vit une étape importante de sa vie. Arrivé à Rome en octobre 1861, installé au pied du Monte Mario, Liszt jouit d’une vue admirable sur la ville et sa campagne. Tout dans sa vie, son évolution spirituelle, sa fatigue d’une vie d’artiste mondain, son désir de réformer la musique d’Eglise, tout le conduisait à rencontrer Saint François d’Assise, lui aussi appelé à réformer l’Eglise de son temps.

Voici comment les « Fioretti » racontent la scène de la prédication aux oiseaux :
« Et allant plus loin avec la même ferveur, il leva les yeux et vit quelques arbres à côté de la route, sur lesquels était une multitude presque infinie d'oiseaux; saint François s'en émerveilla et dit à ses compagnons; "Vous m'attendrez ici sur la route, et j'irai prêcher à mes frères les oiseaux". Et il entra dans le champ et commença à prêcher aux oiseaux qui étaient à terre. Et soudain, ceux qui étaient sur les arbres vinrent auprès de lui, et tous ensembles restèrent immobiles tandis que saint François achevait de prêcher.  "Mes frères les oiseaux, vous êtes très redevables à Dieu votre créateur, et toujours et en tous lieux vous devez le louer. Et vous lui êtes encore redevables pour l'élément de l'air qu'il a voulu vous répartir. Outre cela, vous ne semez ni ne moissonnez; et Dieu vous nourrit et vous donne les fleuves et les sources pour y boire; il vous donne les monts et les vallées pour vous y réfugier; et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer, ni coudre, Dieu vous fournit le vêtement à vous et à vos petits; le Créateur vous aime donc beaucoup, puisqu'il vous accorde tant de bienfaits; aussi, gardez-vous, mes frères, du péché d'ingratitude, mais appliquez-vous toujours à louer Dieu". »

La fresque que Giotto a peinte pour la basilique Saint-François à Assise est bien connue ; mais comme toujours lorsqu’il s’agit d’une œuvre d’art, l’essentiel ne saute pas aux yeux dès le premier regard.

Giotto, Légende de saint François : le sermon aux oiseaux, 1297-1299, Fresque, 270 x 200 cm. Assise, église supérieure Saint François © BS Encyclopedie 

L’image paraît limpide : Saint François accompagné d’un frère à gauche, un arbre magnifique à droite (on dit que c’est un des plus beaux arbres qu’ait peint Giotto), les oiseaux attentifs tête levée vers le Saint. Mais regardons bien : le centre géométrique du tableau est un grand vide comme un carré entre les personnages, l’arbre, la ligne d’horizon et le sol : un oiseau descend de cet arbre pour rejoindre ses congénères. La main droite de François montre cet oiseau, sa gauche s’incline en un geste de douceur vers le sol couvert de petits êtres attentifs ; il semble esquisser un geste de bénédiction. L’essentiel de cette fresque est bien cet espace central, non pas vide, mais lieu de résonance des chants d’oiseaux et des paroles du Saint. Giotto nous fait entendre par l’image ce que nos oreilles ne savent plus entendre.

La Prédication de Saint François aux oiseaux de Franz Liszt se présente comme un triptyque bien classique : une partie A évoquant les chants d’oiseaux par des trilles, des éclats sonores en échos, un scintillement dans l’aigu du clavier, une partie B plutôt dans le grave de l’instrument, commençant sur un récitatif joué à la main gauche seule – Saint François prend la parole – et une partie A’ reprenant les chants de la partie A.

Une écoute plus attentive révèle autre chose. Il ne s’agit pas seulement de décrire cette scène : en effet, Saint François prend la parole sur ce récitatif, puis délivre son enseignement aux oiseaux en une sorte de grand choral solennel, comme un chant liturgique tel qu’on le concevait à Rome. L’intérêt se révèle dans la dernière partie : les oiseaux reprennent leurs chants comme au début de l’œuvre, mais un chant transformé. On reconnait à travers le trilles et les éclats sonores de l’aigu cette mélodie du cantique que les oiseaux se sont appropriés à leur manière.

La liturgie telle que nous l’a fait redécouvrir le Concile Vatican II a redonné toute sa richesse à la Parole de Dieu comme Parole vivante et nourrissante. Mais Parole ne veut pas dire uniquement mots articulés, elle est aussi musique, espaces, présences, partage… Les oiseaux dans cette œuvre, et nous à leur suite, n’ont-ils pas vécu un parcours liturgique qui les a transformés, qui a transfiguré leurs chants, manifestation de leur vie profonde ?

Emmanuel Bellanger

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LEHUENEN BRIDIE
LEHUENEN BRIDIE a écrit :
16/07/2015 18:32

remarquable article que ce chant des oiseaux alliant la peinture et la musique. grand merci et bravo !

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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