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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

La Paix, malgré tout

Publié le : 4 Mai 2015
En ces jours où nous célébrons le soixante-dixième anniversaire de l’armistice qui mit fin à la guerre 1939/45, nous savons que la violence sous toutes ses formes perdure au point d’être tentés de nous désespérer : la paix est-elle possible en notre monde ? Le compositeur Arthur Honegger (1892-1955) mit la dernière main à sa 3ème symphonie, qu’il a appelée « symphonie liturgique » justement en 1945. Le final s’intitule « Dona nobis pacem ».

Comme toujours en art, il y a les mots du créateur et les œuvres elles-mêmes qui en disent souvent davantage. La 3ème symphonie d’Arthur Honegger, une de ses œuvres majeures, nous ouvre au mystère de son cœur et nous renvoie à nos propres aspirations, à nos propres doutes, à nos rêves…

Honegger a évolué au cours de sa vie vers une vision assez pessimiste de l’humanité, mais un pessimisme qui ne fermait pas complètement la porte à une fragile mais réelle espérance : le troisième mouvement de cette symphonie se présente comme un parcours qui nous conduit des âpres ténèbres du monde vers une lumière sur laquelle nous devrons nous interroger. C’est en ce sens que cette symphonie est appelée liturgique : elle nous fait faire un chemin.

Arthur Honegger

Voici comment le compositeur présente ce troisième mouvement : « Ce que j’ai voulu exprimer au début de la troisième partie, c’est justement cette montée de la stupidité collective. J’ai imaginé une marche pesante, pour laquelle j’ai forgé à dessein un thème intentionnellement idiot, exposé d’abord par la clarinette basse... C’est la marche des robots contre l’homme civilisé, titulaire d’un corps et d’une âme… La marche imbécile se poursuit, le long troupeau d’oies mécaniques se dandine en cadence… Alors un sentiment de rébellion se fait jour parmi les victimes. Tout à coup une immense clameur, répétée par trois fois, s’échappe des poitrines oppressées : Dona nobis pacem ! Et alors, comme si la mesure était comble, comme si le désir de paix l’emportait enfin…, j’ai voulu, par une longue phrase chantante, exprimer le vœu de l’humanité souffrante… et suggérer la vision de la paix tant souhaitée… Pour les uns, cette paix c’est le repos éternel, le bonheur céleste. Pour les autres, c’est le paradis sur terre, l’humble paradis de beauté, le modeste bonheur à quoi tous les êtres aspirent. »

Tout est dit dans cette présentation, la marche inhumaine, le cri central, le chant apaisé, le solo de flûte qui plane au-dessus des tenues des cordes divisées (onze parties réelles !).

Mais cette musique ne nous dit-elle pas un peu plus que ce que nous en confie Honegger ? Pourquoi cette violence agressive, ce contraste impressionnant entre les deux volets, pourquoi la vigueur centrale de cet appel que chante dans toute sa puissance l’ensemble de l’orchestre, cordes, cuivres et percussions ? A qui donc s’adresse cet appel ? Arthur Honegger, de nationalité suisse a été élevé dans la religion protestante ; il était à ce titre familier de la Bible, comme il l’a souvent dit lui-même. Le nombre d’œuvres d’inspiration religieuse qu’il a écrites est très important : le Roi David, Jeanne au bûcher, la Danse des Morts, la Cantate de Noël sont les titres les plus connus en ce domaine.

Honegger avait-il la foi ? Les questions religieuses l’ont habité toute sa vie ; sans doute n’adhérait-il pas à une Eglise et à ses dogmes, mais Celui à qui il lance violemment son appel à la paix, qui était-il pour Honegger? Ce même Dieu vers qui se tourne l’humanité souffrante, qu’elle soit juive ou chrétienne : « Protestant, puisqu’il fut un moment question de faire de moi un pasteur, j’ai ou j’ai eu pour amis très chers des Juifs ou des libres penseurs, et je suis devenu le collaborateur du plus grand poète catholique de notre époque. » Honegger fait allusion à Paul Claudel.

Vitrail La paix ou l’arbre de vie, à la Chapelle des Cordeliers, Sarrebourg

Ce vitrail de Marc Chagall appelé « vitrail de la paix » situé à Sarrebourg n’entre-t-il pas mystérieusement en écho avec la musique d’Honegger ? La paix surgit comme un immense bouquet qui s’épanouit en harmonies de rouge et de bleu. Au centre, le couple primitif, Adam et Eve, créés pour donner sens à toute la création qui les entoure. Chagall, Honegger, artistes sincères tous deux, tous deux nourris de la Bible, chacun dans sa tradition que l’art réunit en dialogue fécond.
« Il y a l’espérance qui est la plus forte », Paul Claudel, musique Arthur Honegger « Jeanne au bûcher »

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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