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La musique, vérité de l'homme ?

Publié le : 6 Juin 2016
Il y a cent vingt ans résonnaient pour la première fois les étranges harmonies de la Messe des Pauvres d’un compositeur tout aussi étrange, né il y a tout juste cent cinquante ans : Erik Satie (1866-1925). Enigmatique, contradictoire, mystificateur ou précurseur génial et méconnu ? Son amitié humaine et artistique avec un Claude Debussy ou un Darius Milhaud ne permet pas de balayer d’un trait de plume une telle question. Au-delà de toute figure apparente se cache une nature profonde, celle d’un homme. Pourquoi en serait-il autrement pour Satie ?

Les titres parfois cocasses de certaines pages de Satie ne doivent pas tromper : qu’y-a-t-il de cocasse dans ces musiques ? Pièces froides, Morceaux en forme de poire, Aperçus désagréables  par exemple :

Deux sources principales alimentent l’inspiration de Satie : l’Antiquité grecque et l’ésotérisme : deux sources ou transparaît la recherche personnelle de l’homme Satie sur le sens de la vie. Comme exemple voici les Gnossiennes composées en 1890 soit quelque temps avant la Messe des Pauvres. Le mot « gnossienne » forgé par Satie lui-même évoque les mouvements gnostiques vers lesquels il se tourne alors. Il évoque aussi le site archéologique de Knossos en Crète lié au mythe d’Ariane et du Minotaure. On perçoit dans cette musique ce qui nourrit le langage du compositeur : la simplicité jusqu’au dépouillement, le langage harmonique issu des échelles anciennes, la transparence.

Erik Satie écrit sa Messe des Pauvres en une période charnière de sa vie : il va bientôt quitter Montmartre et se cabarets pour s’installer à Arcueil, c’est-à-dire à cette époque en un lieu retiré du monde où il connaîtra la pauvreté jusqu’à la fin de ses jours.
Sa recherche personnelle le conduit d’abord vers les Rose-Croix du Sar Péladan. Mais cette expérience ésotérique ne le satisfait nullement ; il se tourne alors vers l’Eglise Catholique pour un temps seulement. La Messe des Pauvres est le fruit de sa démarche.

On y trouve la simplicité dépouillée, la limpidité en simples successions d’accords somptueux de sonorité, les modes grecs, la verticalité de l’écriture, en un mot la pauvreté de matériau comme un écho à la sienne propre. Mais cette pauvreté, Satie l’a assumée et même volontairement choisie : « La pauvreté vient de Dieu et on ne saurait y renoncer sans lui désobéir » dit-il.
La Messe des Pauvres d’Erik Satie n’a rien à voir avec la liturgie ; il s’agit d’une succession de pièces dont seule la première est chantée, plutôt une sorte d’office personnel en sept parties :

Kyrie eleison

Dixit Domine

Prière des orgues

Commune qui mundi nefas

Chant ecclésiastique

Prière pour les voyageurs et les marins en danger de mort

Prière pour le salut de mon âme.

La vidéo que voici montre quelques manuscrits d’Erik Satie : il semble se cacher derrière une calligraphie extrêmement soignée inspirée du Moyen-Âge. Mais la musique ne saurait masquer le cœur de l’homme Satie :

Quelques années plus tard, Satie compose une œuvre étonnante de profondeur où sa nature réelle apparaît clairement : l’homme nous devient plus proche face aux questions que nous affrontons tous sur la vie et la mort. Socrate écrit en 1913 pour chant et piano s’achève sur la scène de la mort du philosophe. Satie met en musique très simplement le texte du « Phédon » de Platon. Ecoutez bien la fin de ce passage (à la 7ème minute 40) : un silence suivi d’une rupture de ton sur le texte : « L’homme le découvrit : il avait les yeux fixes. S’en étant aperçu, Criton lui ferma la bouche et les yeux. » Le temps s’arrête : il n’y a plus de mélodie, juste une profération du texte sur une seule note en manière de psalmodie ; il n’y a plus de rythme, juste un accord simplement répété sans commencement ni fin. Socrate est entré dans son éternité et Satie s’interroge : qu’est-ce que ce passage mystérieux vers quoi ? Pour dire cela, une voix sur une seule note, un piano sur un seul accord…

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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