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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

La musique est une architecture

Publié le : 15 Juin 2015
Il y a 60 ans s’achevait la construction de la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp ; il y a 50 ans mourait son créateur Le Corbusier. Une exposition lui rend hommage au Centre Pompidou à Paris, de nombreuses manifestations sont prévues à Ronchamp. Musique et architecture sont nécessairement en dialogue : c’est dans la nature de l’une de faire entrer l’autre en résonance et ainsi de lui permettre d’atteindre sa plénitude d’espace de volumes et de sons.

Pavillon Philips, exposition internationale de 1958, Bruxelles © FLC/ADAGP

A l’occasion de l’Exposition Universelle de 1958 à Bruxelles, il fut demandé à Le Corbusier de concevoir un pavillon pour la firme Philips : le projet consistait en une œuvre d’art totale incluant l’espace, les couleurs et les sons. Les formes nouvelles de Ronchamp avaient séduit le directeur artistique de la marque néerlandaise, Mr. Kalff, et l’ont conduit à s’adresser à Le Corbusier. C’est à un associé que l’architecte confie ce projet, un associé qui laissera un nom pour la postérité : Yannis Xénakis (1922-2001). Connu comme compositeur d’avant-garde, on a oublié que Xénakis était ingénieur et architecte de formation. C’est lui qui a proposé ce monument fait de câbles d’acier attachés à des supports en bétons et revêtus de panneaux préfabriqués, le tout évoquant des « paraboloïdes hyperboliques » suivant les mots mêmes du créateur.

Cette architecture a été conçue comme un écrin à images et à sons. Le Corbusier a imposé le seul compositeur qui, à ses yeux, était capable de créer une musique elle-même architecture qui puisse faire dialoguer l’espace, les images et les sons : il s’agit d’Edgar Varèse (1883-1965). De même que Le Corbusier utilise les nouveaux matériaux au service de formes nouvelles, de même Varèse utilise les techniques modernes pour explorer de nouveaux sons : il nous invite à percevoir la musique non seulement, comme des mélodies et des harmonies, mais d’abord comme des sons bruts qui s’entrechoquent et s’enrichissent les uns les autres, magnifiés dans un espace qui est leur écrin idéal comme ce pavillon de Bruxelles. Edgar Varèse compose son Poème électronique spécialement pour l’exposition. 

Cette architecture a été conçue comme un écrin à images et à sons.

L'oeuvre, faite de sons enregistrés, est diffusée au moyen de nombreuses enceintes acoustiques et accompagnée d’images projetées sur les murs. C’est cette version que je vous propose de découvrir, en sachant qu’un petit écran d’ordinateur ne peut pas donner l’idée de l’espace originel. Dans ce projet tel qu’il fut conçu dans sa globalité, Le Corbusier voulait « montrer au sein d’un tumulte angoissant notre civilisation partie à la conquête des temps modernes. » L’auditeur est plongé dans un bain sonore qui remet en cause nos habitudes et nos conceptions sur ce qu’est un son en musique. Voici ce qu’en disait Varèse : « Son et bruit. Il n’y a pas de différence entre le son et le bruit, le bruit étant un son en cours de création. Le bruit est dû à une vibration non périodique, ou à une vibration qui est trop complexe dans sa structure, ou d’une durée trop courte pour être analysée ou comprise par l’oreille. »
Une voix humaine se distingue à la fin de l’œuvre sur les mots « O God » comme une invocation, un cri dans ce monde angoissant et désespérant. Enfin, un vent puissant emporte l’auditeur dans son souffle suraigu.

Une œuvre d’art n’est jamais un objet inerte : elle donne elle-même naissance à d’autres créations, elle porte en elle des germes de vie insoupçonnés. Voici en conclusion le témoignage d’un compositeur contemporain qui explique comment l’architecture de Ronchamp a fait germer en lui sa propre architecture musicale : dialogue entre des matériaux hétérogènes, l’espace, la lumière si particulière de Ronchamp… Gilbert Amy (né en 1936) nous présente ses Litanies pour Ronchamp écrites à l’occasion du cinquantième anniversaire de la chapelle en 2005. L’œuvre n’est pas disponible sur internet : il en existe un enregistrement par les Solistes XXI et le Quatuor Parisii, Soupir Editions 2013.

Sommes-nous assez attentifs à l’acoustique de nos églises ? Pas seulement des haut-parleurs à paroles, mais de étuis sonores dans lesquels le son lui-même est à vivre pour lui-même et invitation à entrer en résonance avec l’espace et la lumière, invitation à ouvrir nos yeux et nos oreilles…

Emmanuel Bellanger

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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