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La force de l’art : le musicien et la guerre

Publié le : 25 Avril 2016
1915/1916 : la guerre s’éternise, l’espoir recule d’en voir un jour la fin : « la bataille de Verdun impose à l’armée française une suite pratiquement ininterrompue de combats du 21 février au 24 octobre 1915, impliquant la montée en ligne de presque toutes les divisions sans aucune possibilité de repos sur des positions aménagées. » (Pierre Miquel, les Poilus). Quel est le sens de tout cela ? L’exposition au Petit Palais à Paris de l’œuvre de Georges Dévallières dont on sait combien il fut marqué par l’expérience de la guerre, nous place à nouveau devant la grande question : quelle place pour l’artiste quand le monde s’embrase ?

N’est-il pas impressionnant ce Christ portant sa croix consolant les filles de Jérusalem ? Quel contraste entre la foule grouillante en bas, ces visages imprécis dans une lumière plus aveuglante qu’éclairante et le Christ non pas dominateur mais couvrant l’humanité de sa présence à la fois évidente mais mystérieuse ! Sur un fond noir, il éclaire le monde de sa lumière sombre mais réelle.

George Desvallières, Chemin de croix de l'église du Saint-Esprit, Paris 12ème, 8ème Station: Jésus console les filles de Jérusalem ,1934-1935 - Huile sur toile, 124 x 125 cm

Nous savons combien le peintre Desvallières fut marqué douloureusement pas son expérience concrète de la guerre dans les tranchées. Sa création artistique en fut transformée radicalement, consacrée désormais exclusivement à l’expression de sa foi chrétienne retrouvée.*

Mais chaque artiste, peintre ou musicien, vit cette expérience à sa manière, selon son histoire, en suivant sa propre route. Ainsi en est-il du compositeur anglais Benjamin Britten (1913-1976).

Le 30 mai 1962 était créé son « War Requiem » pour l’inauguration de la nouvelle cathédrale de Coventry détruite par les bombardements de la deuxième guerre mondiale. Britten se définissait comme agnostique, il ne croyait pas en la divinité du Christ, mais il en admirait le message. Profondément impressionné par les deux guerres mondiales qui semblaient condamner un monde de culture et d’humanité, il exprime dans ce Requiem une forme de désespoir qui habite toujours notre monde. Comme en-tête de sa partition, il cite ce vers du poète Owen : mon sujet est la guerre, et ce que la guerre a de pitoyable. 

Comme exemple, je vous propose d’écouter l’Offertoire de cette œuvre de Britten. Ce mouvement est construit sur le texte liturgique de la messe des Morts. Mais il subit un traitement très particulier qui en détourne singulièrement le sens.  
L’œuvre est écrite pour grand orchestre, chœur mixte et un chœur d’enfants. Il se compose de cinq parties :

Domine Jesu Christe : Seigneur, délivre les âmes des fidèles défunts des peines de l’enfer et du gouffre sans fond… C’est le chœur d’enfants qui est chargé de cette partie chantée dans une atmosphère de lumière céleste.
Quam olim Abrahae… la sainte lumière qu’autrefois tu as promise à Abraham et à sa descendance… Le chœur entonne une fugue sur un thème vigoureux très éloquent.
3° Ici interviennent les deux solistes pour un épisode qui sort du texte liturgique pour ouvrir une route très inattendue mais lourde de sens : les deux solistes (ténor et baryton) racontent l’histoire du sacrifice d’Abraham sur un texte d’Owen. Lisez-le jusqu’au bout, ce n’est pas ce que vous attendez :

Il prit avec lui le feu et un couteau. Et comme ils séjournaient tous les deux ensemble, Isaac, le premier-né, parla et dit : ‘’Mon Père, vois les préparatifs, le feu et le fer, mais où est donc l’agneau pour cet holocauste ? ‘’ Alors Abraham lia l’enfant avec ceintures et sangles, et là il fit parapets et tranchées, et brandit le couteau pour tuer son fils. Et voici qu’un ange depuis le ciel l’appelait : ‘’ n’étends pas la main sur l’enfant. Ne lui fais rien, vois ce bélier pris par les cornes dans un buisson : offre le Bélier d’Orgueil plutôt que l’enfant.’’ Mais le vieillard n’en fit rien et tua son fils. Et avec, un par un, la moitié des enfants d‘Europe.

La référence aux camps de la mort est limpide : quand on tue un enfant, c’est Isaac que l’on tue. Quand on s’entretue, c’est la miséricorde divine offerte que nous refusons. Pour raconter cela, Britten reprend une musique qu’il avait déjà écrite sur Abraham en utilisant le même procédé : deux chanteurs incarnent Abraham et Isaac, c’est l’ensemble des deux voix réunies qui font entendre la voix de l’ange, voix surnaturelle que seul le cœur peut entendre.

Hostias et preces tibi… Le texte liturgique est alors repris : ces hosties et ces prières que nous t’offrons, agrée-les, Seigneur… chanté par le chœur d’enfants, mais sur une musique bien différente de celle du début.

Quam olim Abraham… repris selon la forme du réponds liturgique par le grand chœur. Mais ces deux parties n’ont plus rien à voir avec ce qui a précédé la relecture du récit d’Abraham. Il semble, qu’après cet évènement terrible du meurtre d’Isaac, plus rien n’est chantable : la musique part en lambeaux, s’effiloche, déchirée, inachevable.  Quel avertissement !
Ce qu’un poète peut faire est de mettre le monde en garde,  Wilfred Owen.

Mais sommes-nous vraiment dans un monde absurde et sans issue ? L’artiste met en garde, il ouvre aussi les yeux, les oreilles et donc les cœurs à un autre message d’humanité. Par exemple, voici une belle page d’un compositeur anglais peu connu en France, qui fut professeur de composition de Britten : Frank Bridge (1879-1941) lui aussi profondément troublé par la Première Guerre mondiale. Cette page intitulée sobrement a Prayer fut écrite pendant la guerre même. L’important est d’abord de préserver la paix intérieure, c’est le sens du ton général de cette musique pour chœur et orchestre commencée et conclue sur des sonorités douces, transparentes, lumineuses : la guerre ne détruit pas tout, au cœur de l’homme persiste une faible lueur qu’il lui faut entretenir contre vents et marées.

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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