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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

Déploration, contemplation, espérance

Publié le : 14 Mars 2016
Nous voici à quelques jours de la Semaine Sainte, où les chrétiens célèbrent les évènements fondateurs de leur foi : la mort et la résurrection du Christ. La joie de Pâques passe par le drame du Vendredi-Saint. La liturgie d’une merveilleuse richesse de ces jours a été la source de nombreux chefs-d’œuvre parmi lesquels la musique n’occupe pas une mince place.

La réforme tridentine a conservé du répertoire ancien cinq chants poétiques strophiques appelés « séquences » : le Victimae paschali laudes pour le jour de Pâques, le Veni Sancte Spiritus pour la Pentecôte, le Lauda Sion pour la Fête-Dieu, le Dies Irae pour la messe des morts et celui qui nous intéresse, le Stabat Mater.

Mise au tombeau (XVe s.) provenant des ateliers de Michel Colombe, chapelle vieille de Souvigny

Ce chant attribué au franciscain Jacopone da Todi (13ème siècle) exprime la compassion devant la souffrance de la Vierge Marie contemplant son Fils mort. Les chanteurs traversent ce texte en passant par trois états : une contemplation douloureuse de Marie souffrante, une aspiration à partager ces souffrances et une ouverture finale vers l’espérance de la gloire à laquelle nous donnent accès la mort et la résurrection du Christ. Voici trois extraits des 20 strophes que comporte ce chant :

La contemplation de la douleur de Marie

Stabat Mater Dolorosa                     Debout la Mère des douleurs
Juxta crucem lacrimosa,                   se tenait en larmes près de la croix
Dum pendabat Filius.                        Où pendait son Fils.

L’aspiration à partager sa souffrance

Eja Mater, fons amoris                     O Mère, source d’amour,
Me sentire vim doloris                      faites-moi sentir la violence de vos douleurs,
Fac ut tecum lugeam.                       que je pleure avec vous.

L’espérance du paradis

Quando corpus morietur,                Quand mourra mon corps
Fac ut animae donetur                     faites qu’à mon âme soit donnée
Paradisi gloria.                                   La gloire du paradis.

Ecoutons la version de ce chant dans sa forme grégorienne :

Il est évident qu’un texte comme celui-là, avec sa densité de sentiment dramatique, ne pouvait qu’inspirer les musiciens. Par exemple Antonio Vivaldi (1678-1741) écrivit son Stabat Mater pour l’institution vénitienne à laquelle il était attaché : le Seminario musicale dell’Ospedale della Pieta, une sorte de conservatoire de musique ouvert aux seules jeunes filles. Chaque strophe de la séquence est traitée en un mouvement propre, la musique traduisant les sentiments que portent les mots, les magnifiant par la rhétorique propre à la musique de ce temps : écoutez par exemple le rôle impressionnant des silences, ou les images musicales suggérées par les mots comme la longue vocalise sur pendebat comme si la musique n’en finissait pas de tomber, de pendre lamentablement vers le sol, ou encore la dramatisation sur dolentem, gementem.

 

Marc-Antoine Charpentier (1643/44-1704) nous donne une vision complètement opposée de ce texte : écrit pour des religieuses, ce Stabat Mater est une superbe manifestation de l’œuvre de la Contre-Réforme concernant la piété envers la Vierge Marie, ainsi que l’exprime par exemple le Traité de la vraie dévotion de la Sainte Vierge de Louis-Marie Grignon de Monfort. Nous ne sommes plus ici dans une recherche d’expression dramatique mais dans une démarche liturgique. Charpentier n’a écrit que la musique des deux premières strophes, les autres étant chantées sur ces deux modèles.

Nous sommes dans ces pages au cœur de l’esthétique baroque : un rythme d’une parfaite régularité comme une marche et un chant développé avec une grande flexibilité. La répétition de ces 20 strophes sur une même musique soutenue par ce rythme implacable entraîne l’auditeur dans un cheminement intérieur, un regard de contemplation et de supplication, c’est-à-dire un vrai mouvement intérieur : c’est cela qu’on appelle un « processionnal » en liturgie.
Je trouve la version que je vous propose très impressionnante. Elle est due au Concert des Nations dirigé par Jordi Savall et fut enregistrée dans la chapelle du château de Versailles.

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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