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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

L'église Sainte Bernadette de Nevers de Claude Parent et Paul Virilio

Publié le : 29 Février 2016
Je poursuis ce bref tour de France des églises contemporaines qui me conduit, au hasard de mes coups de cœur, d’heureuse rencontre en authentique chef d’œuvre. Le contemporain n’est pas toujours le plus récent, et bien des créations d’il y a quelques décennies appartiennent déjà à notre patrimoine tout en s’affirmant encore actuelles, voire révolutionnaires. Il en est ainsi de l’église Sainte-Bernadette de Nevers qui, à bientôt 50 ans, s’impose toujours comme énigmatique, inassimilable.

L'église Sainte Bernadette de Nevers (1966, Claude Parent et Paul Virilio, architectes)

Son architecture massive évoque une forme  de bunker, en  référence  évidente au mur de l’Atlantique.  Sainte-Bernadette est « un édifice témoin. Témoin d’un siècle impitoyable qui a accumulé les drames, les guerres les plus tragiques de l’histoire », comme le souligne un de ses co-créateurs, Paul Virilio. En 1965 l’Europe est en pleine guerre froide, l’affaire des missiles de Cuba en 1962 a failli dégénérer en confit réel entre les Etats-Unis et l’U.R.S.S., en apocalypse nucléaire mondiale. De cette violence de l’ époque, l’architecture porte résolument la marque.

Esthétiquement, les plans inclinés de la nef matérialisent une des inventions majeures de Claude Parent, l’autre inventeur de l’église, qui a mené toute une réflexion sur la « pensée oblique », mode original d’invention de l’espace. Il s’agit de créer un effet de continuité entre l’horizontalité traditionnelle du sol et la verticalité des murs et surtout de proposer ici aux fidèles une expérience singulière de l’espace, visant à dynamiser leur pratique liturgique, voire leur attitude spirituelle. Ces lignes obliques marquent aussi les deux coques de béton de la nef suspendue, imbriquées l’une dans l’autre, qui se développent chacune en un porte à faux impressionnant fortement le visiteur.

 

Dans sa massivité et son peu d’ouverture vers l’extérieur, la forme évoque enfin la spiritualité ancestrale de la grotte, et par excellence celle de Massabielle à Lourdes, où la Vierge est apparue en 1858 à sainte Bernadette qui s‘est ensuite réfugiée et cachée à Nevers le reste de sa vie. 

Dans son évidence brutale, dans sa splendide rugosité, et malgré la relative douceur de l’espace intérieur en forme de de « sacré cœur », dont les deux ventricules seraient les deux parties de la nef, l’édifice fut très mal accueilli à l’époque. Joseph Capellades en fustige l’apparence, dans son Guide des églises nouvelles en France, publié aux éditions du Cerf en 1969 : « On nous fera difficilement voir dans ce bunker du mur de l’Atlantique le visage ouvert de l’église d’aujourd’hui et l’expressions des béatitudes évangéliques… Dans cette œuvre les architectes nous imposent abusivement le fruit de théories personnelles et très contestables». 

Je  soulignerais pourtant le souci qu’ont eu les architectes de répondre au programme plus que de faire une œuvre simplement personnelle. L’installation au rez-de-chaussée d‘une salle de réunion, d’une salle de catéchèse, de la sacristie, des fonts baptismaux et de la chapelle de semaine permet de dégager l’espace de la nef et de faciliter ainsi une liturgie réellement participative, dans  l’esprit du tout récent Concile Vatican II.

Église Sainte-Bernadette-du-Banlay, Nevers, 1963-1966, Perspective n°10, Dessin, Encre sur calque, 74.8 x 103.7 cm, ©Claude Parent, Paul Virilio

L’architecture, telle que l’ont pratiquée Claude Parent et Paul Virilio, se révèle une lutte inventive contre les pesanteurs des habitudes et le conformisme des traditions. Je songe à l’ouvrage de Rudy Riccioti, l’architecte du récent Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), à Marseille, paru en 2013, L’architecture est un sport de combat.

crédits photographiques: Eglise Sainte-Bernadette-du-Banlay, Nevers, Claude Parent, Paul Virilio ©photo: Aglaia Konrad, 2009
 
Jean-Michel Drugeon
Jean-Michel Drugeon a écrit :
12/12/2014 19:28

Trois précisions :
1/ Ce ne sont pas deux niveaux, mais trois niveaux, en fait plutôt des demi-niveaux, qui s'interpénètrent, avec deux accès donnant sur deux rues en jouant sur les pentes douces du terrain : en haut, presque suspendue, l'église ; au niveau de l'entrée principale (que j'appelle personnellement "l'entrée du dimanche"), tournée vers l'ouest, le hall, presque un narthex (sans le nom), le baptistère, la chapelle de semaine, et les sacristies ; plus bas, avec une entrée tournée vers le sud ("l'entrée du jeudi" - ou du mercredi si vous préférez), les salles de catéchisme et de réunion. Les cheminements en oblique (plans inclinés ou escaliers) qui relient les trois demi-niveaux entre eux sont la marque de fabrique de Parent et Virilio.
2/ Impossible de ne pas évoquer le dialogue entre les deux concepteurs et le P. Robert Bourgoin qui fut le premier curé. Parent et Virilio ont remporté le concours sur des esquisses et des croquis à l'encre de chine, sans le moindre plan coté. Tout, et en particulier l'aménagement liturgique s'est dessiné progressivement dans le dialogue entre les concepteurs et le curé.
3/ L'aménagement est totalement le reflet de la réforme liturgique : dilatation en largeur de la place de l'assemblée, ambon sculpté dans le même esprit et le même matériau, presque sur la même ligne que l'autel et le tabernacle, ... En ce sens, cet aménagement est réellement novateur. Le mérite en revient sans doute P. Robert Bourgoin.
Jean-Michel Drugeon
responsable de la CDAS du diocèse de Nevers
... et paroissien de Sainte-Bernadette-du-Banlay

Paul-Louis Rinuy
Paul-Louis Rinuy a écrit :
17/12/2014 09:44

Cher lecteur,
je vous remercie de vos remarques si précises. Il est sûr que le cheminement oblique est une invention majeure de Parent et Virilio. L'ensemble porte la marque de leur force d'invention, du dialogue créatif avec le curé et de l'esprit du Concile, qui promeut une réforme liturgique modifiant radicalement l'espace liturgique. Je vous renvoie à mon livre, Patrimoine sacré XXe-XXIe siècle, paru en novembre aux éditions du Patrimoine, qui permet de découvrir d'autres édifices novateurs de l'époque.

zenal et voici mon email zenal_ahmat@yahoo.fr
zenal et voici mon email zenal_ahmat@yahoo.fr a écrit :
22/02/2018 08:22

salut, je suis un etudiant d'architecture en master et mon memoir est basee sur l'architect Claude Parent. je viens just de commence mes recherche sur parent. quelle sont vos conseilles a me donne?

Jehanne Demary
Jehanne Demary a écrit :
01/03/2016 20:19

Mon Dieu je ne pourrais jamais prier dans un tel lieu, quelle horreur ! Les architectes polonais qui construisent des églises ont une autre valeur dans la beauté et la symbolique. Heureusement que ce bâtiment n'est pas ma paroisse... quel snobisme de trouver cela beau et esthétique !

Paul-Louis Rinuy
Paul-Louis Rinuy a écrit :
03/03/2016 10:14

La beauté n’est jamais de l’ordre du conformisme, du simple respect de la tradition. Elle est surgissement, nouveauté, fulgurante. Claude Parent a incarné, plus que d’autres, cette quête difficile,et l’Eglise, portée par le renouveau liturgique du Concile Vatican II, lui a fait confiance. Quel que soit votre jugement sur ce bâtiment révolutionnaire et singulier, il est assurément réducteur de taxer de simple snobisme la valorisation de cette église, classée par les services de l’Etat comme Monument historique et porteur du label Patrimoine du XXe siècle.

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Paul-Louis Rinuy

Paul-Louis Rinuy, professeur des universités et directeur du département d’Arts plastiques de l'Université Paris 8, est également Président du Comité artistique de Narthex.

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