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Sermon 86 de Maître Eckhart : "Jésus entra dans une petite ville…"

Publié le : 14 Décembre 2017
Johannes Eckhart von Hochheim, dit Maître Eckhart (1260-1328), est un dominicain allemand du XIVe siècle. Il est le fondateur du courant de la « mystique rhénane », dont nous vous proposons ici d'en étudier la substance. Dans cet article, Martine Petrini-Poli revient sur le sermon 86, où le maître de la mystique rhénane attire l'attention du lecteur sur la figure de Marthe.

« Intravit Jesus in quoddam castellum et mulier quaedam, Martha nomine, excepit illum in domun suam ». Saint Luc écrit dans l’évangile que Notre Seigneur Jésus Christ se rendit dans une petite ville où une femme nommée Marthe le reçut ; elle avait une sœur nommée Marie ; celle-ci était assise aux pieds de Notre-Seigneur et écoutait ses paroles, mais Marthe s’affairait et servait le cher Christ. (Luc 10, 38-42).

Macha CHMAKOFF, « Une seule chose est nécessaire », Luc 10,42, Huile sur toile, 80X65

Ce Sermon 86, le plus long et le plus structuré des sermonnaires de Maître Eckhart, trouve sa source dans l’évangile de Luc. Le récit évangélique établit un contraste entre la vie active de Marthe qui se plaint au Christ du manque d'aide de sa sœur dans les tâches domestiques et la nature contemplative de Marie qui écoute les paroles du Christ négligeant l'appel de Marthe. Traditionnellement les commentateurs bibliques ont privilégié la figure de Marie comme un modèle de vie mystique.

Or, maître Eckhart valorise, au contraire, la figure de Marthe et démontre la nécessité d'accomplir les bonnes œuvres et d’exercer les vertus. Même si le Christ définit le rôle contemplatif de Marie comme « la meilleure part », maître Eckhart souligne que la foi de Marie serait incomplète sans une vie active. Quelle est la structure de ce sermon et pourquoi ce choix privilégié pour Marthe ?

Structure du Sermon 86

Maître Eckhart valorise la figure de Marthe et démontre la nécessité d'accomplir les bonnes œuvres et d’exercer les vertus.

Maître Eckhart commence par suivre le récit biblique en analysant les raisons qui poussent Marie à la contemplation et Marthe à l’action. Leurs attitudes respectives correspondent à des degrés de satisfaction différents, domaine sensible pour Marie, plan spirituel pour Marthe. Puis le Christ entre en dialogue avec Marthe qui se plaint de la passivité de sa sœur. Maître Eckhart montre alors les trois chemins vers Dieu : le premier est la recherche de Dieu dans toutes les créatures par une action multiple, par un amour ardent. Le second chemin est un ravissement inexprimable et éphémère. Le troisième consiste à voir Dieu sans intermédiaire dans son essence. L’homme chemine ainsi du pourtour de l’éternité à l’unité de la chère éternité : un Christ une Personne, un Christ un Père, un Christ un Esprit (…) un cher Christ en qui tout cela est. Etre conduit en Dieu sur ce chemin avec la lumière de sa Parole, enveloppé par l’amour de l’Esprit de tous deux, cela surpasse tout ce que l’on peut exprimer par des paroles.

Le choix de Marthe

Pourtant maître Eckhart va valoriser les œuvres accomplies par Marthe : l’œuvre temporelle est aussi noble que toute autre assimilation à Dieu car elle nous rend aussi proches de Dieu que la plus haute assimilation qui puisse nous être donnée. Cependant trois choses sont nécessaires dans nos œuvres. Il faut agir avec ordre, circonspection et réflexion. Ainsi Marthe est d’abord entrée dans un état de contemplation, elle a atteint cet idéal de détachement et d’accomplissement de soi : « Marthe était dans un état de vertu mûre et affermie, avec un esprit libre que rien n’entravait. Elle souhaitait donc que sa soeur fût dans le même état, car elle voyait que celle-ci n’était pas accomplie dans son essence. »

Maître Eckhart conclut ainsi : « Or certaines gens veulent parvenir à être libérées des oeuvres. Je dis : cela ne peut pas être (…). Quand les saints deviennent saints, seulement alors ils commencent à exercer les vertus, car alors ils recueillent un trésor de béatitude éternelle. »

Ainsi, dans ce sermon, maître Eckhart montre que l’union à Dieu doit conduire le vrai disciple à un retour au monde. Il s’oppose aux partisans du Libre Esprit qui privilégiait la contemplation sur l’action. « Le Libre Esprit enseignait essentiellement la déification sans la grâce. Il distinguait les incipientes, les proficientes, les perfecti, et affirmait que ces derniers, les parfaits étaient déifiés et devaient recevoir un culte d’adoration. La déification était réservée seulement à quelques élus. » Selon Hervé Pasqua, cette apologie de la déification de l’âme ayant atteint l’état de perfection conduit les disciples du Libre Esprit à nier toute différence entre l’homme et Dieu. Ainsi cette doctrine, comprise comme un processus de réalisation personnelle, n’exige aucun recours aux sacrements, au culte des saints et à la médiation du clergé, en un mot à la grâce.

Macha CHMAKOFF, Marthe et Marie Transfiguration, Huile sur toile, 80X65

L’artiste-peintre contemporaine, Macha Chmakoff, a équilibré dans la Transfiguration les deux figures de Marthe et Marie en donnant une place égale à chacune dans la composition. Les trois figures sont liées dans une série de cercles concentriques dont l’unité est créée par les bras miséricordieux du Christ rayonnant de la Gloire divine.

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Martine Petrini-Poli

Martine Petrini-Poli, professeur de lettres (titulaire du CAPES et du Doctorat de 3ème cycle) en classes préparatoires HEC au Lycée de Chartreux et à l’Ecole des Avocats de Lyon (EDA), rédactrice à Espace prépas, Ellipses et Studyrama. Responsable de la Pastorale du Tourisme (PRTL 71).

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