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Sermon 71 de maître Eckhart : « Paul se releva de terre »

Publié le : 30 Novembre 2017
Johannes Eckhart von Hochheim, dit Maître Eckhart (1260-1328), est un dominicain allemand du XIVe siècle. Il est le fondateur du courant de la « mystique rhénane », dont nous vous proposons ici d'en étudier la substance. Dans cet article, Martine Petrini-Poli revient sur le sermon 71 qui parle de la conversion de saint Paul.
« Surrexit autem Paulus de terra »

« Cette parole que j’ai prononcée en latin est écrite par saint Luc dans les Actes des Apôtres au sujet de saint Paul et signifie : « Paul se releva de terre et, les yeux ouverts, il vit le néant. » Il me semble que ce petit mot a quatre significations. L’une d’elle est : quand il se releva de terre, les yeux ouverts, il vit le néant et ce néant était Dieu car, lorsqu’il vit Dieu, il le nomme un néant. La seconde signification : lorsqu’il se releva, il ne vit rien que Dieu. La troisième : en toutes choses il ne vit rien que Dieu. La quatrième : quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.»

La théologie négative : du néant à la totalité de l’être

Le thème du néant est un sujet majeur de la mystique de maître Eckhart qu’il explicite dans ces lignes du Sermon 71extrapolant la citation de saint Luc. Le néant serait ainsi le nom de Dieu ou une manière de Dieu de se manifester. C’est ce que la théologie appelle l’apophatisme, du grec apo « loin de » et -phasie « capacité de parler », littéralement « indicible, ineffable ». Le Sermon 71 se poursuit sur ce thème de la « voie négative », accumulant les formules négatives : « Dieu réside dans une lumière à laquelle personne ne peut parvenir (…) Celui qui s’élève encore et croît en grâce et en lumière n’est encore jamais parvenu en Dieu (…) Pour que Dieu soit vu, il faut que ce soit dans une lumière qui est Dieu lui-même. Un maître dit : en Dieu il n’est ni moins ni plus, ni ceci ni cela. Tout le temps que nous sommes engagés dans l’approche, nous n’y parvenons pas. 

Or Paul s’exprime ainsi : Une lumière du ciel l’enveloppa. Il veut dire tout ce qui appartenait à son âme fut saisi (…). Dans cette lumière, toutes les puissances de l’âme bondissent, les sens extérieurs s’élèvent de même que les sens intérieurs que nous nommons pensées. Au-delà des pensées se situe l’intellect lorsqu’il est encore en recherche. Il va de tous côtés et cherche ; il épie ici et là, il acquiert et perd. Au-dessus de l’intellect en recherche est un autre intellect qui ne cherche pas ; qui demeure dans son être pur et simple, saisi dans cette lumière. Et je dis que, dans cette lumière, toutes les puissances de l’âme s’élèvent. Les sens bondissent dans les pensées : à quelle hauteur et dans quel abîme sont celles-ci, nul ne le sait que Dieu et l’âme. »

Caravage, Conversion de saint Paul, vers 1604, Huile sur toile, 230 x 175 cm, Chapelle Cerasi, Santa Maria del Popolo, Rome

Cette expérience de la fulgurance de la grâce divine est représentée par Caravage dans un tableau La Conversion de saint Paul, qui se trouve dans la chapelle Gerasi de l’église Santa Maria del Popolo, à Rome : saint Paul est saisi au moment de sa conversion, sur le chemin de Damas, telle qu’elle est relatée dans les Actes des Apôtres. Saul le Pharisien, persécuteur des chrétiens, tombe à terre et entend la voix du Christ : " Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ". Il perd temporairement la vue. Dans cette œuvre baroque de la Contre-Réforme, la lumière est traitée par l’effet de clair-obscur, et la composition par le jeu des diagonales et des verticales. L’action, au premier plan, se concentre sur le personnage cloué au sol, terrassé par l’afflux de lumière, les bras en croix. L’épée en diagonale au sol, posée sur la cape rouge, évoque le sang de la persécution et surtout celui du martyre de l’apôtre Paul.

Maître Eckhart poursuit son sermon en montrant ce paradoxe de la transcendance divine : « La lumière qu’est Dieu brille dans les ténèbres. Dieu est une vraie lumière ; celui qui doit la voir doit être aveugle et écarter Dieu de quoi que ce soit (…) Paul vit Dieu en qui toutes les créatures sont néant. Il vit toutes les créatures comme un néant car Dieu a en lui l’être de toutes les créatures. Il est un être qui a en lui la totalité de l’être. »

L’intimité amoureuse du Cantique des Cantiques

Maître Eckhart cite le Cantique des Cantiques, poème d’amour entre l’âme et « celui qu’aime mon âme » : « L’âme prononce un petit mot au livre de l’Amour  « J’ai cherché dans ma couche pendant toute la nuit celui que mon âme aime et je ne l’ai pas trouvé (…) Il n’est pas de nuit qui n’ait une lumière, mais elle est cachée. Le soleil brille dans la nuit, mais il est caché. Il brille le jour et cache toutes les autres lumières. Ainsi fait la lumière divine : elle cache toutes les lumières (…) Tout ce que nous cherchons en toute créature est ombre de nuit (…) L’âme dit : Lorsque j’avançai un peu, je trouvais celui que je cherchais (…) Voyez, il faut dépasser le « peu », écarter tout surcroît et connaître Dieu comme Un. »

Ainsi l’expérience du néant en Dieu révèle la plénitude de l’Etre et donne naissance à l’intime dans l’âme, thème cher à maître Eckhart, comme l’exprime Saint Augustin dans De Vera Religione, XXXIX,72 : Noli feras ire, in te ipsum redi, in interiore homine habitat veritas (Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même ; la vérité est au plus intérieur de l’homme) (…) et ensuite rends-toi à celui qui t’a fait. (Sermon 330,3).

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Martine Petrini-Poli

Martine Petrini-Poli, professeur de lettres (titulaire du CAPES et du Doctorat de 3ème cycle) en classes préparatoires HEC au Lycée de Chartreux et à l’Ecole des Avocats de Lyon (EDA), rédactrice à Espace prépas, Ellipses et Studyrama. Responsable de la Pastorale du Tourisme (PRTL 71).

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