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Le jardin clos (hortus conclusus) dans le Cantique spirituel de Jean de la Croix

Publié le : 2 Juillet 2013
Partez à la découverte du sens symbolique de la nature au cœur même du Cantique spirituel.

Au XVIème siècle, le sentiment de la nature n’existe pas. Il n’apparaît qu’au XVIIIème avec Rousseau et le courant « préromantique ». Le XVIème ne cherche pas à faire œuvre originale, il s’appuie sur des réminiscences littéraires et la nature a toujours un sens symbolique. Ainsi la poésie de Jean de la Croix s’enrichit d’échos variés, profanes et religieux.

La métaphore du jardin s’inspire des versets du Cantique des Cantiques, où la Fiancée est comparée à « un jardin fermé », « une fontaine scellée ». Chez Jean de la Croix, ce jardin de délices symbolisant l’Epouse est aussi le lieu clos de la rencontre amoureuse avec l’Epoux:

Bise de mort, tais-toi,
Viens vent du sud réveillant le bonheur,
Au jardin répands-toi
Que coulent les odeurs
Et l’ami mangera parmi les fleurs.

Elle est entrée, l’Epouse,
Dans le verger amène et désiré
Et à son gré repose ;
Son cou vient s’incliner
Sur la douceur des bras du bien-aimé
. 26- 27

Comme dans les miniatures médiévales, l’hortus conclusus ou jardin clos et l’hortus deliciarum ou jardin des délices sont le lieu symbolique de la Rédemption, où l’âme, rachetée par l’arbre de la Croix du Christ, participe déjà à la vie divine :

Au-dessous du pommier
Comme épouse je t’ai prise près de moi,
La main je t’ai donnée
Et là fut ton rachat.  28

Ce jardin anticipe l’Eden retrouvé où l’être entretient une relation privilégiée avec le divin. La parole lyrique  chante cette tension entre le manque et la plénitude.

Pour évoquer ce bonheur parfait, tous les sens sont sollicités : l’ouïe avec «les bruissantes rivières », « les sifflements si pleins d’amour de l’air », la vue par les « verdoyantes prairies de fleurs tout émaillées », « la cristalline fontaine (aux) visages argentés », l’odorat avec   « des épices du vin, exhalaisons de ton baume divin »,  et le goût des grenades et du vin lorsqu’« au profond du cellier de mon ami j’ai bu… » Enfin aux caresses amoureuses se mêle l’agréable fraîcheur tactile du « souffle de l’air qui passe »: « Et chacun de mes sens me ravissait » murmure la voix narrative de la Nuit obscure.

La flore embaumée de ces lieux est faite de couronnes de rosiers et de vignes en fleurs, symboles des vertus :

D’émeraudes, de fleurs
Nous tresserons des guirlandes cueillies
Dans l’aube et sa fraîcheur,
En ton amour fleuries,
Avec au centre un de mes cheveux pris. 21

 

Enluminure Grandes heures d’Anne de Bretagne, BNF Paris
 

Les renards, prenez-les,
Car la vigne a déjà sa floraison,
Tandis que les rosiers
En gerbe nous tressons 25
Cependant que l’ambre vient embaumer
Les fleurs et les rosiers 31

La faune sauvage n’est plus à craindre, car elle bondit en paix avec les chevreuils et les daims :

Ne craindrai lions, panthères 3
Notre couche fleurie
De cavernes de lions entrelacée 15
O vous légers oiseaux,
Lions, chevreuils et daims qui bondissez (…)
Laissez votre colère
Ne touchez pas au mur,
Pour que l’épouse ait un sommeil plus sûr. 29

En effet les « légers oiseaux » représentent « les divagations de la faculté imaginative » dans l’âme, les « lions » celles de la « puissance irascible », enfin les «  chevreuils » et les « daims », celles de la « concupiscence » (lâcheté ou audace). Ainsi, dans la vie d’union à Dieu, il faut que les puissances de l’âme s’équilibrent et n’excèdent pas le juste milieu. L’âme trouve alors « le rempart de paix (…), c’est le mur et la protection du verger de son ami (Cantiques IV, 12) « Hortus conclusus soror mea » (Ma soeur est un verger de murs fermé) ; aussi ne touchez pas à ce mur. » Explication 29ème et 30ème chanson.

 

Kölner Maler, Maria in Rosenhag mit Heiligen und Stiftern, um 1430, Eichenholz, Gemälde Galerie, Berlin. ©Petrini-Poli.

 

Ce lieu paradisiaque est le refuge des oiseaux à l’époque des amours:

La blanche colombelle
Et son rameau à l’arche est retournée,
Enfin la tourterelle
Sur les rives a trouvé
Le compagnon qu’elle a tant désiré. 33

« Quand la tourterelle ne trouve pas de compagnon, elle ne se pose sur aucun rameau vert, ni ne boit l’eau claire et fraîche, ni ne se met à l’ombre, mais dès qu’elle s’unit à son époux, elle prend plaisir à tout cela. Toutes ces propriétés conviennent à l’âme ; car, avant de parvenir à l’union spirituelle avec son ami, elle doit vouloir être privée de toute délectation (…) et elle ne veut se reposer en rien et gémit dans la solitude de toutes choses, jusqu’à trouver son époux. » Explication 33ème chanson.


L’âme entend alors « la chanson de la douce philomèle » CS 38. « En effet, de même que le chant de la philomèle, qui est le rossignol, s’entend au printemps, une fois passés les froids et les pluies de l’hiver, et qu’il offre mélodie à l’oreille et délassement à l’esprit, de même l’épouse désormais à l’abri (…) de toutes les vicissitudes temporelles (…) ressent en son esprit un nouveau printemps où elle entend la douce voix de l’époux qui est sa douce philomèle… » Explication 38ème chanson.

 

Jardin du cloître du prieuré de la basilique de Paray-le-Monial, Saône-et-Loire, avec la fontaine d’eau vive et les quatre parterres formant une croix irriguant les quatre fleuves de l’Apocalypse.© Petrini-poli
 

Martine Petrini-Poli

2 juillet 2013

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Béras Corinne
Béras Corinne a écrit :
22/10/2015 18:58

Article très intéressant

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Martine Petrini-Poli

Martine Petrini-Poli, professeur de lettres (titulaire du CAPES et du Doctorat de 3ème cycle) en classes préparatoires HEC au Lycée de Chartreux et à l’Ecole des Avocats de Lyon (EDA), rédactrice à Espace prépas, Ellipses et Studyrama. Responsable de la Pastorale du Tourisme (PRTL 71).

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