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Le genre littéraire des lamentations

Publié le : 24 Mars 2016
Les lamentations appartiennent aux rites funéraires de tous les peuples, que ce soit les Egyptiens ou les Grecs anciens. On se souvient, au chapitre XVIII de l’Iliade d’Homère, de la « plainte terrible » et des pleurs d’Achille à la mort de son ami Patrocle, tué par Hector, lors de la guerre de Troie. Aussitôt, du fond des abîmes marins, le chœur des Néréides entonne des chants funèbres, des thrènes. Les cortèges de pleureuses accompagnent toujours les funérailles antiques. Grégoire de Narek s’inspire de la poésie orale populaire des pleureuses, la christianise et introduit pour la première fois, dans la poésie arménienne, la rime. La répétition lancinante de sons aigus rend la plainte plus déchirante.

Maintenant pour de bon, me joignant de plein droit

A celles qui plient la plainte de leur voix,

A ces chants de sanglots,

Ramenant la même rime à la fin de chaque stance

Pour presser d’un deuil plus violent

Les coeurs blessés de désirs passionnés, afin de faire sourdre les larmes,

Je m’installe à la tête du chœur, je regagne les rangs et l’assemblée

De celles qui, de leurs larmes, ont fait chanter le vers,

Et d’un même soupir, formant les mêmes plaintes,

J’expose, moi aussi, l’affliction de mon âme. LL26, 1

Les lamentations bibliques sont la source explicite d’inspiration de Grégoire de Narek. Dans l’Ancien Testament, les lamentations se manifestent par le geste de déchirer son vêtement, de se couvrir la tête de cendre. Cependant le Lévitique et le Deutéronome réglementent l’usage païen des festins funéraires et des gémissements des pleureuses, ce que confirme le synode arménien de 444, évoquant Saint Paul : Ne craignez pas pour ceux qui sont endormis (1TH 4,12), comme les païens qui n’ont pas d’espérance. A côté de ces rites encore empreints de traces de paganisme, la Bible présente un autre type de plainte, la lamentation pénitentielle. Le Livre des Lamentations du prophète Jérémie exprime la plainte lyrique sur l’état déplorable de Jérusalem, sur l’infidélité du peuple à Dieu, mais il est aussi composé  de prières d’espérance.

Le Prophète Jérémie, Trumeau de l’Ancienne Abbatiale Saint Pierre, Moissac.

Les Psaumes inspirent aussi le poète :

Je ne veux point redire les péchés de Jérusalem

Car cet ordre donné au prophète s’adressait au peuple d’autrefois

Ni les iniquités de la maison de Jacob,

Mais je veux en venir à dénoncer mes fautes ;

Je joindrai donc mes pleurs au malheur de la mort, comme le prescrit le prophète

Je m’accuserai moi-même avec ma propre voix, comme l’ordonne le psalmiste. LL 32,2

Ainsi la confession individuelle de ses péchés se substitue à la confession collective, mais à une telle profondeur d’expérience qu’elle en devient universelle. On reconnaît à ce signe la grande littérature :

Malheur à mon âme coupable :

J’ai irrité mon créateur.

Malheur à moi, fils de perdition :

J’ai oublié la grâce de la vie (…)

Malheur à mon impiété :

Sans trêve ni relâche j’ai ourdi les trames du mal… LL7, 3

Cependant l’aveu des fautes est toujours lié à une perspective de salut universel : c’est l’intention directrice du Livre de Lamentation de Grigor.

Mais daigne retenir mes chétives prières comme un prétexte au don immense du salut.

Or donc c’est pour la race des êtres raisonnables, pour toute génération

Plantée sur cette terre,

Que résonne le message nouveau consigné en ce livre de lamentation :

Embrassant tous les accidents des passions, il en flétrit l’image,

Comme une immense antienne découvrant les vices de chacun.

A la multitude innombrable des chrétiens assemblés dans tout l’univers,

A ceux qui arrivèrent dès la première heure,

A qui fut appelé à la deuxième, dans la force de l’âge,

A qui se vit admettre à la fin du jour, en une vieillesse impropre à la tâche,

Aux coupables et aux justes,

A qui relève le sourcil, infatué de soi-même,

A qui se juge soi-même en découvrant ses fautes,

Aux bons et aux scélérats,

Aux vils et aux vaillants,

Aux esclaves et aux subalternes (…)

Pour tels d’entre eux, des prières suppliantes, et pour les autres, des conseils salutaires. LL 3, 2

 

Le poète s’adresse à tout homme de tout temps, de toute nation et condition sociale. Tel est aussi le contenu spirituel des psaumes, que le moine récite chaque jour à l’office de nuit. La récitation totale du psautier par les moines durait huit jours. Au chapitre LL60 intitulé Le psautier : une récitation redoutable, le moine commente, dans l’ordre, des versets des psaumes 3 à 33. Au chapitre suivant LL61 Prier avec les mots justes, il parcourt la seconde moitié du psautier, les psaumes 101 à 148. Dans les chapitres LL62 et LL63, il nous donne l’interprétation prophétique de ces poèmes qui montrent la volonté salvatrice du Père et l’action rédemptrice du Fils :

Tu ne veux pas la mort du pêcheur,

C’est par ton vouloir qu’il reçoit le salut.

C’est toi qui changes en brise la tempête du péché LL63, 1

Le modèle de pénitence est, pour Grigor, le roi David, l’auteur du psautier.

DE GRAUW Pierre, Jérémie portant le  joug, 1985, 250X50X50cm, bronze

Yahvé me parla ainsi : Fais-toi des cordes et un joug et mets-le sur ta nuque. Jérémie 27,2.

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Martine Petrini-Poli

Martine Petrini-Poli, professeur de lettres (titulaire du CAPES et du Doctorat de 3ème cycle) en classes préparatoires HEC au Lycée de Chartreux et à l’Ecole des Avocats de Lyon (EDA), rédactrice à Espace prépas, Ellipses et Studyrama. Responsable de la Pastorale du Tourisme (PRTL 71).

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