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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

"Le Sixième Sens II"

Publié le : 20 Juillet 2010
Cinq églises de la région de Dalarna en Suède s'ouvrent à l'art contemporain pendant l'été. Nina Bondeson, Lenny Clarhäll, Jörg Jeschke, Ingalena Klenell et Svante Rydberg sont les cinq artistes participant qui ont chacun investi une église. A voir jusqu'au 12 septembre 2010...

 

 

 

Le temps d’un été, cinq églises luthériennes ont ouvert leurs portes à cinq artistes contemporains. Installations, peintures, sculptures, art verrier, vidéo… les médiums sont variés pour offrir aux visiteurs une large gamme d’expressions artistiques. Les églises font partie de la verte région de Dalarna (à quelques 200 km au nord-ouest de Stockholm) et sont situées dans les environs du lac Siljan, de telle sorte qu’il est possible de visiter les cinq églises sur la journée. Le concept est classique et rappelle la forme de certains festivals d’art sacré en France, tel que « L’art dans les chapelles » en Bretagne ; mais en Suède, on peut dire que le concept est plutôt original. Cet évènement artistique suédois en milieu religieux est une récidive ; en effet, durant l’été 2007, ce n’était pas moins de 23 églises de ce même diocèse de Västerås qui avaient accueilli 24 artistes, constituant ainsi la première édition de « Sjätte Sinnet » – ce qui signifie « le sixième sens » en suédois.

 

• « Le sixième sens » : art contemporain en contexte religieux


L’évêque du diocèse de Västerås, Thomas Söderberg et son prédécesseur, Claes Bertil Ytterberg, ont exprimé le même sentiment face aux œuvres d’art contemporain installées dans les églises de leur diocèse en 2007 et en 2010 : l’art dans les églises prend le relais des mots quand ceux-ci ne suffisent pas et sont réduits au silence. L’art contemporain offre de nouvelles perspectives, encourage de nouvelles réflexions et permet de redécouvrir à neuf des lieux – les églises – parfois si familiers qu’on ne les regarde plus réellement. Les œuvres installées de façon temporaire sont comme une nouvelle paire d’yeux avec laquelle envisager de nouveau les questions existentielles, notre époque, le lieu religieux… Dans le catalogue de la première édition du « Sixième sens », on lit que « l’art peut stimuler le sixième sens – le sens qui ouvre à une nouvelle dimension au-delà de ce que nous pouvons voir, entendre, sentir, goûter. Peut-être que le sixième sens est une perception de la totalité qui fait vibrer les plus profondes cordes de nos cœurs » (version anglaise, p. 4).


En 2007, le choix des artistes et des œuvres avaient déjà démontré la qualité du projet. La responsable culturelle du diocèse – Karin Perers – avait alors travaillé en partenariat avec l’expert en art de la région – Jordi Arkö – pour concocter un programme varié mêlant expressions artistiques traditionnelles, telles les sculptures à l’iconographie chrétienne de Kajsa Mattas dans l’église de Mora, et œuvres plus provocantes, à l’image de la sculpture en polyuréthane mou et orange de Fredrik Wretman dans l’église de Nora, représentant un homme assis en tailleur, méditant à la façon d’un moine bouddhiste. Pour la deuxième édition de « Sjätte Sinnet », Karin Perers s’est associée à Kristina W. Hedman une artiste de la région, chargée de sélectionner les cinq artistes, une fois les paroisses participantes choisies. Fortes de l’expérience précédente qui s’était révélée être un réel succès, les paroisses ont été nombreuses à vouloir participer cette année, et elles le seront certainement tout autant lors d’une future édition de ce qui semble maintenant être un concept établi d’art dans les églises.

 

• Eté 2010 : les installations de « Sjätte Sinnet² » - « Le sixième sens² »

 

- Église de Boda – Svante Rydberg
Dans cette vaste et lumineuse église du 19ème siècle, le peintre suédois Svante Rydberg (né en 1948) a installé deux tableaux intitulés Comme je me souviens des cathédrales [Som jag minns katedralerna], inspirés par ses visites de la cathédrale de Reims. Les tableaux se font face, chacun suspendu sur un mur qui ferme la galerie qui court le long de la nef. Entre les deux, Rydberg a créé une installation pour l’église de Boda : un crucifix en textile rouge-rosé apposé à l’une des fenêtres. Le jeu avec la lumière – que l’on retrouve dans ses toiles – est réussi. Les rayons du soleil illumine la croix et traversent en même temps le tissu pour projeter des reflets roses sur les murs blancs, comme un discret clin d’œil aux teintes roses pâles qui soulignent ici et là les contours de l’espace et de son mobilier.

 

Ci-dessous : les tableaux de Svante Rydberg dans l’église de Boda (côté sud de l’église) et le crucifix en tissu rouge transparent © Caroline Levisse

Voir d’autres tableaux de la série Comme je me souviens des cathédrales : ici 

 


- Eglise de Floda – Ingalena Klenell

Ingalena Klenell (née en 1949) a déjà eu plusieurs fois l’occasion de travailler dans un espace religieux en dialogue avec une paroisse, comme ce fut le cas en 2005 dans l’église de Kronopark (Kronoparkskyrkan) à Karlstad, où elle avait installé une immense croix en verre (5×3 m) photographie : http://www.klenell.com/ingalena/index.html. Le verre est son médium de prédilection, il possède ce que l’artiste définit comme une vulnérabilité existentielle, une fragilité qui est un reflet de la vie humaine. Pour « Sjätte Sinnet » elle a créé cinq compositions/sculptures de verre, disposées dans les embrasures profondes des fenêtres de l’église de Floda. On remarquera que dans la première composition l’artiste a introduit deux éléments – un crâne et un sablier – qui entrent en résonance avec un détail original de la chaire de cette même église : un crâne surmontant quatre sabliers insérés dans une structure dorée. Quant aux délicates couleurs pastel que prennent les parties en verre de ses compositions, elles lui ont été inspirées par les couleurs des carreaux des deux fenêtres entourant le retable d’autel. Ainsi l’artiste s’est imprégnée du lieu et en retour, l’expérience de ses œuvres nous encourage à (re)découvrir cet espace religieux de façon singulière.

 

Ci-dessous : 4 photographies des œuvres d’Ingalena Klenell dans l’église de Floda

© photographies : Caroline Levisse

juste ci-dessous : détail de la chaire

de l'église de Floda © Caroline Levisse

    

 

     

 

 

On notera les magnifiques reflets colorés produits par la juxtaposition des différentes couches de verres et par la lumière les traversant ; des couleurs qui se transforment selon la position du spectateur. En référence à ce verre particulier qui semble littéralement créer de la lumière, Ingalena Klenell a nommé ce projet artistique « Lumière de lumière » (Ljus av ljus). C’est également le titre d’un chant religieux, chanté par la paroisse lors de l’inauguration de l’exposition dans l’église de Floda.
L’artiste a aussi installé dans l’église une discrète projection vidéo sur le plafond de l’église à gauche de la chaire. L’œuvre s’intitule Mandala et a été réalisée en 2005 après un voyage en Inde durant lequel elle a particulièrement étudié la pratique et la signification des mandalas tibétains. Inspirée par cette tradition, cette œuvre a des implications religieuses, mais aussi « éco-philosophiques » comme c’est souvent le cas chez cette artiste qui puise son inspiration dans les beautés de la nature.

 


- Eglise de Leksand – Lenny Clarhäll


Ci-dessus : Lenny Clarhäll, Pietà - église de Leksand

© photo : C. Levisse

 

C’est la première fois que le sculpteur suédois Lenny Clarhäll (né en 1938) expose quelques-unes de ses œuvres dans un lieu religieux et il en est ravi, même s’il précise qu’il ne qualifierait pas son travail créateur d’« existentiel » (catalogue, p. 25). Il ajoute également (courriel à l’auteur, juillet 2010) que « l’impact du lieu [religieux] sur ses œuvres n’est pas religieux, mais elles conviennent bien au lieu en matière de taille, de couleur et d’expression. La nature de ce lieu renforce l’intégrité des œuvres exposées ». Le lieu dont il est question est l’église de Leksand, à la décoration intérieure baroque (début du 18ème siècle) et au magnifique plafond voûté. Le bleu délicat avec lequel sont peints les bancs ainsi que les faux marbres est un bon contrepoint aux sculptures de Clarhäll, en pierre, à l’exception de Pekkos Gustav, sculpté dans du bois.
On découvre d’abord près de l’entrée nord une singulière Pietà : sur les genoux de Marie – qui est assise d’une manière similaire à la Pietá de Michel-Ange – un félin remplace le corps de Jésus… Les animaux ont une place prépondérante dans la création de ce sculpteur, et l’on trouve également dans l’église de Leksand la sculpture d’un cheval, tête baissée, intitulée Melancolia. Dans l'encadrement de l'une des fenêtres se détache la silhouette acéphale et en mouvement de Virgo I. Enfin, au détour de l'un des piliers de l'église, Clarhäll a installé une sculpture nommée Mama Muerte, inspirée des fameux rites mexicains autour de la mort. Cette dernière sculpture trouve un écho particulier dans l'un des épitaphes de l'église qui représente un être ailé, mi-homme mi-squelette ; dans les œuvres contemporaines comme dans les créations du 18ème siècle, la mort - et son symbole le plus évident, le squelette - demeure une préoccupation centrale. 

 

     

Ci-dessus - à gauche : on distingue Virgo I dans l'encadrement de la fenêtre et Mama Muerte au premier plan, deux œuvres de Lenny Clarhäll  - à droite : un épitaphe dans l'église de Leksand © Caroline Levisse

 


- Eglise de Gagnef – Nina Bondeson


Nina Bondeson (née en 1953) propose à travers son installation éclectique dans l’église de Gagnef une réflexion sur les liens qui unissent la sphère séculière du quotidien à celle religieuse de l’église. Durant le temps d’un été, l’un des murs de l’église reçoit ce qui prend la forme d’un autel et d’un retable d’autel pour le moins particulier : un évier de cuisine et son plan de travail couverts et surmontés d’objets plus ou moins farfelus, bougeoirs, thermos, assiettes et coupelles en tout genre, crucifix, offrandes votives... Autant d’éléments disparates, tous autant important les uns que les autres ; ils sont chacun le témoin d’une histoire, d’une mémoire. Au-delà de leur présence individuelle, ces objets sont assemblés en un tout dont le sens excède la somme des parties. Pris séparément les objets présents ne sont que des éléments de la vie quotidienne – envisagés dans leur ensemble, ils forment une espèce d’unité sacrée. Nina Bondeson écrit dans le catalogue : « Les endroits d’où l’eau jaillit dont les symboles de l’origine de la vie. Ce sont des endroits sacrés, indispensables à la vie sur terre. L’évier de cuisine est l’un de ces endroits, qui, dans mon récit, devient un autel » (p. 21).

Image de l'installation de Nina Bondeson

 

- Chapelle de l’unité (église de Rättvik) – Jörg Jeschke
 

Enfin, nous terminons ce parcours artistique avec la chapelle de l’unité dans laquelle le sculpteur Jörg Jeschke (né en 1938) présente une sélection de ses œuvres. Au centre de la chapelle est placée une grande sculpture de bois peint, dénommée Abondance et famine, une œuvre à travers laquelle l’artiste oriente notre pensée vers l’un des plus saisissants paradoxes de notre monde : alors qu’une partie de la population terrestre mange trop et meurt de problèmes liés à l’obésité, une autre meurt des conséquences du manque de nourriture. D’un côté de table qu’il a sculptée, on voit des fruits et autres aliments posés sur une nappe qui est relevée sur la seconde moitié de la table pour laisser apparaitre des visages souffrants et démunis. Il est facile de ne pas voir cette réalité cachée que l’artiste dévoile – littéralement – ici.

 

Ci-dessus et ci-dessous : deux vues de l'œuvre de Jörg Jeschke, Överflöd och nöd [Abondance et indigence] dans la chapelle de l'unité, Rättvik © photographies : Caroline Levisse

 

Dans un coin de la chapelle, d’autres sculptures de l’artiste sont installées, plus petites et plus poétiques, faisant appel aux thèmes du voyage, du bateau et de la mer ; des sujets qui ne sont pas étrangers au contexte religieux, les œuvres se chargeant alors de significations nouvelles, aux résonances chrétiennes.

 

Reflet de la volonté de l’Eglise de Suède – qui n’est plus une Eglise d’Etat depuis 2000 – de s’ouvrir à la culture contemporaine, cet interlude artistique estival offre d’une part aux usagers réguliers de ces églises l’occasion de se familiariser avec les possibilités de l’art visuel contemporain d’habitude peu présent dans les lieux de culte et d’autre part aux visiteurs d’un jour, attirés par l’installation temporaire d’œuvres la chance de découvrir et d’explorer le lieu particulier qu’est l’église. Dans ce cadre, l’art contemporain est un catalyseur de nouveaux usages et de découverte de l’espace religieux.

 

> Jusqu’au 12 septembre 2010

> Organisateurs : Karin Perers (Église de Suède), Jordi Arkö (de la région Dalarna), Ulrika Beskow (secrétaire aux affaires culturelles de l’Eglise de Suède) et Kristina Wikström Hedman (commissaire de l’exposition)

 

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Sources :
- Catalogue de l’exposition Sjätte Sinnet² en suédois et en anglais, disponible en ligne en PDF : http://www.svenskakyrkan.se/vasterasstift/dokument/43/Media/6esinnet2010.pdf (dernière consultation : 14 juillet 2010)
- Site internet d’Ingalena Klenell : http://www.klenell.com/ingalena/index.html (en anglais)
- Site internet de Lenny Clarhäll : http://www.clarhall.nu/
- Courriel d’Ingalena Klenell, 3 juillet 2010 ; courriel de Lenny Clarhäll, 6 juillet 2010 ; courriel de Svante Rydberg, 14 juillet 2010

 

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