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blog - ARCHIVES - Abbaye de Cluny 910-2010

Auteur : P. Frédéric Curnier-Laroche

portrait du redacteur Frédéric CURNIER-LAROCHE est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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TAIZE à CLUNY

Date de publication : 31/05/2010

Dans le cadre du 1100e anniversaire de la fondation de Cluny, les frères de Taizé ont animé un temps de prière le dimanche 2 mai 2010 dans le transept de l’abbaye de Cluny. Pendant la prière, le prieur de Taizé, frère Alois, a prononcé une méditation, dont voici le texte.

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Le transept de l'abbatiale de Cluny le 2 mai 2010, pendant la prière des frères de Taizé 

 

" Venir prier à Cluny en cette année, avec des habitants du Clunisois, cette région à laquelle nous sommes liés par tant de liens, c’est un bonheur, pour nous les frères. Nous vivons tout proches les uns des autres, il est bon de temps en temps de se visiter. Mais je dois dire que nous sommes aussi impressionnés de prier ce soir dans l’antique abbatiale elle-même.


Aujourd’hui, il est tout naturel d’évoquer ce matin du 20 août 1940, voici soixante-dix ans, quand frère Roger est arrivé à Cluny à bicyclette. Il avait 25 ans. Il était parti de Genève à la recherche d’un lieu où se fixer. En cours de route il avait visité quelques endroits, mais ne s’y était pas arrêté. Il avait passé la nuit à La Roche-Vineuse. Il était attiré par Cluny, dont il connaissait l’histoire, mais croyait n’y trouver que les ruines d’un ancien monastère.


Il a été étonné de découvrir à Cluny une petite ville et, dans cette ville, un notaire, Maître Bourgeon, que certains d’entre vous ont peut-être encore connu. Le notaire lui a dit qu’il y avait une maison à vendre à dix kilomètres, dans le village de Taizé. Il a repris sa bicyclette et s’y est rendu tout de suite. Et c’est ainsi que l’histoire de notre communauté a commencé. 70 ans pour Taizé : c’est bien peu de chose par rapport aux 1100 ans de Cluny ! C’est pourquoi frère Roger disait : « La communauté de Taizé n’est qu’un simple bourgeon greffé sur le grand arbre de la vie monastique, sans lequel elle ne saurait vivre. » Frère Roger était conscient que ce n’était pas par hasard qu’il avait été conduit à Cluny, puis sur la colline de Taizé. Je voudrais vous lire ce qu’il a écrit à ce sujet : « Sans doute y a-t-il un sens à ce que notre village soit situé entre Cluny et Cîteaux. D’un côté, il y a Cîteaux, réanimé par un chrétien remarquable : saint Bernard. Saint Bernard fait pressentir toute l’ardeur réformatrice qui explosera au XVIe siècle. Il refuse tout compromis face à l’absolu évangélique. Il a le sens des urgences. De l’autre côté Cluny, la grande tradition bénédictine qui a humanisé tout ce qu’elle touchait. Cluny, avec son sens de la mesure, de la communauté visible édifiée dans l’unité. » Puis frère Roger continue : « Parmi les abbés de Cluny figure ce chrétien éminent que fut Pierre le Vénérable, tellement humain, soucieux de charité et d’unité. En avance sur la mentalité de son temps, il accueille et offre une retraite à Abélard, condamné par l’opinion générale. » Et frère Roger parle alors du langage de feu de Pierre le Vénérable en citant les paroles que nous avons lues tout à l’heure : « Jésus sera toujours avec moi. Jésus sera ma vie, ma nourriture, mon repos, ma joie. Jésus sera tout pour moi. »

 

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Frère Alois en compagnie de Frère Roger

 

Enracinée sur une terre clunisienne, notre communauté a été inspirée par la longue expérience des moines de Cluny. Mais je voudrais dire aussi qu’elle n’a pas cherché à imiter Cluny, elle a voulu trouver son propre chemin. Quand, dans les années 1960, le Préfet de Saône-et-Loire et l’évêque d’Autun, d’un commun accord, ont demandé si notre communauté de Taizé accepterait de déménager et de venir s’installer dans les murs de l’abbaye de Cluny, frère Roger a décliné cette proposition. L’héritage spirituel de Cluny aurait été trop lourd à porter pour notre petite communauté.


Il fallait que Taizé trouve son propre chemin. Notre communauté s’est laissé inspirer aussi par l’esprit franciscain, par la joie et la simplicité de saint François d’Assise. Par ailleurs notre communauté a été marquée par la profondeur de la spiritualité de saint Ignace de Loyola, par la retraite ignacienne amenée sur notre colline par les sœurs de St André. Alors quelle est l’inspiration que nous avons reçue de Cluny, nous les frères de Taizé ? Je voudrais mentionner trois points :
D’abord l’accent mis sur la beauté de la prière commune. La beauté de la liturgie, du lieu de prière, du chant, ouvre le cœur à une relation personnelle avec Dieu. Tout faire pour aider les jeunes et les moins jeunes à découvrir une telle relation personnelle avec Dieu est certainement pour nous une priorité dans notre ministère.
Le deuxième point que je voudrais souligner est l’importance donnée à la transfiguration. Les chrétiens d’Orient ont été les premiers à célébrer la Transfiguration du Christ et cette fête a été introduite en Occident au XIIe siècle par l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable. Pourquoi cette fête est-elle si importante ?
Dans l’Evangile, le récit de la transfiguration montre Jésus sur la montagne, en prière, dans une grande intimité avec Dieu. Une voix se fait entendre aux disciples : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Le mystère de Jésus apparaît devant leurs yeux : sa vie consiste dans cette relation d’amour avec Dieu son Père. Quand, dans la prière, nous regardons la lumière du Christ transfiguré, elle nous devient peu à peu intérieure. Le mystère du Christ devient le mystère de notre vie. Chacun, chacune de nous est aussi l’enfant bien-aimé de Dieu. Comme Jésus, nous pouvons nous abandonner à Dieu. Et en retour Dieu transfigure notre personne, corps, âme et esprit. Alors même les fragilités et les imperfections deviennent une porte par laquelle Dieu entre dans notre vie. Les ronces qui entravent notre marche alimentent un feu qui éclaire le chemin. Nos contradictions intérieures, nos peurs, demeurent. Mais, par l’Esprit Saint, le Christ pénètre ce qui nous inquiète de nous-mêmes, au point que les obscurités sont éclairées.
Le troisième point, c’est la grande capacité des moines de Cluny de passer par-dessus les frontières en Europe. Il y avait des monastères partout. Un abbé Mayeul allait d’un monastère à l’autre, d’un pays à l’autre. Il recevait aussi des gens de partout, faisant de Cluny un carrefour.

 

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La petite église clunisienne du village de Taizé


De cet exemple de Cluny nous pouvons retenir que l’Europe se construit aussi à partir d’une vie intérieure, d’une vie de foi. Nous avons été conduits, nous les frères, sans l’avoir prévu, à vivre quotidiennement une ouverture internationale. Et nous cherchons avec des jeunes de tous les continents quelles sont les sources intérieures qui permettent de vivre comme une seule famille humaine, malgré les différences de culture. Les moines de Cluny demeurent les témoins que, dans l’histoire, il a parfois suffi de quelques personnes pour faire pencher la balance vers la paix. Ce qui change le monde ce ne sont pas tellement les actions spectaculaires, mais bien la persévérance quotidienne dans la prière, dans la paix du cœur et dans la bonté humaine."

  

                                  Frère Alois, prieur de la Communauté de Taizé

                  le dimanche 2 mai 2010 dans le transept de l’abbatiale de Cluny