PIERRE le VENERABLE et le CORAN
Dernière modification le 29 juillet 2010Au cours de son voyage en Espagne (vers 1142-1143), Pierre avait fait préparer une traduction du Coran. Quand il la reçut, en s'inspirant des controverses menées par les Pères de l'Eglise, il entreprit de réfuter la religion musulmane.
Au cours de son voyage en Espagne (vers 1142-1143), Pierre avait fait préparer une traduction du Coran par une équipe de lettrés qui travailleront simultanément : deux savants, Robert de Ketton et le dalmate Hermann de Carinthie - connaisseurs de l'arabe pour les besoins de leurs travaux astronomiques-, le clerc mozarabe Pierre de Tolède et un musulman, Mahomet. Due à Robert Ketton, la première traduction latine du Coran demandée par l'abbé de Cluny servira de base aux traductions italienne d'Arrivabene (1547), allemande de Schweigern (1623), et néerlandaise en 1641. Pierre de Poitiers, le secrétaire de Pierre, devait revoir le style de la traduction. Malgré ses imperfections, celle-ci fut utilisée, comme nous le voyons, jusqu'au XVIIème siècle. Cette traduction apparaît assez approximative aux yeux des spécialistes d'aujourd'hui, et incitant facilement au contresens. Néanmoins, Pierre le Vénérable a eu le mérite d'avoir voulu connaître ce texte fondateur et s'appuyer sur lui dans son argumentation.
Dès que Pierre-le-Vénérable eut reçu cette traduction, il l'envoya à saint Bernard en l'invitant, comme l'homme le plus capable du siècle, à écrire une réfutation de l’Islam. Les Pères de l'Église, lui disait-il, n'avaient laissé paraître de leur temps aucune hérésie, même légère, sans y résister de toutes les forces de la foi, sans en démontrer la tendance par des écrits ou des discussions. La religion musulmane demandait un travail semblable. S'il ne servait à convertir ceux qui étaient dans l'erreur, il fortifierait du moins les croyants dans leur foi. Saint Bernard, empêché par ses occupations, persuadé qu'une pareille réfutation resterait sans effet et qu'elle n'ajouterait rien à l'horreur des chrétiens pour cette religion, refusa de l'entreprendre. Ce fut donc l’abbé de Cluny qui établit cette réfutation. Il lui donna le titre de Contra sectam Sarracenorum.
L’Islam, pas plus que les autres religions, n'avait échappé à la loi de la contradiction. Le développement donné par les Arabes aux études philosophiques, à partir du VIIIème siècle et l'abus des subtilités scolastiques, avaient multiplié les sectes à l'infini en son sein. Plusieurs d'entre elles cachaient dans leurs doctrines ésotériques une nouvelle interprétation de la loi du Prophète. Mais ces dissidences dans le sein de l'Islam ne l'avaient pas rendu plus accessible aux enseignements de l'Évangile. La tolérance qui, dans les moments de paix, régnait en Espagne entre les maures et les chrétiens, n'allait pas jusqu'à rapprocher les deux religions. Les disputes théologiques entre les docteurs chrétiens et les docteurs maures n'étaient que des tournois oratoires, dans lesquels brillaient sans résultat l'habileté des controversistes.

GIORGIONE - Les Philosophes - 1508-1509 - Kunsthistorisches Museum, VIENNE
Pierre-le-Vénérable ne se faisait pas illusion au sujet de la conversion des infidèles. Mais il s'indignait que les latins vécussent dans l'ignorance d'une religion aussi répandue que celle de Mahomet, et qu'ils fussent incapables d'en démontrer la fausseté. Il craignait qu'au moment où la science arabe atteignait son apogée, la science chrétienne parût lui rester inférieure. Il voulait continuer la tradition des Pères de l'Église.
Il ne faut pas attendre de l'abbé de Cluny un jugement impartial sur Mahomet. Sa piété indignée, la connaissance imparfaite des sources arabes, la lutte implacable qui continuait en Palestine et en Espagne entre les musulmans et les chrétiens, la menace d'envahissement que les musulmans avaient fait peser longtemps sur l'Occident, ne rendaient pas possible un pareil jugement. Rien ne peut trouver grâce à ses yeux. L'appréciation d'un caractère aussi complexe que celui du Prophète et des éléments de sa prédication comportait un point de vue moins exclusif, mais qui n'était guère possible au XIIème siècle. Pierre-le-Vénérable est avant tout le disciple de la tradition, et il ne pouvait être autre chose, en présence d'un homme qui traitait de folies l'Incarnation, la Divinité du Christ, la Trinité, qui sapait ainsi par la base la religion chrétienne, et qui avait soustrait à son empire l'Asie, l'Égypte, la Libye, l'Afrique, et une partie de l'Espagne. Il rattache l'erreur de Mahomet à celles qui l'ont précédée. Le Prophète nie la Trinité avec Sabellius, il nie la Divinité du Fils avec Arius. Le Christ est, selon lui, l'envoyé de Dieu, le plus grand des prophètes inspirés par lui, mais il n'est pas son fils ; il n'est pas mort sur la croix ; il est monté au ciel d'où il descendra terrasser l'antéchrist et ranger sous une loi commune les juifs et les chrétiens.
Des cinq livres qui devaient composer cette longue réfutation, nous ne possédons que les deux premiers. Pierre-le-Vénérable se jette dès le début au-devant de ses adversaires avec l'ardeur et la foi d'un apôtre qui vient annoncer l'Évangile à des païens.
« Au nom du Père et du Fils, Pierre, Français de nation, chrétien de religion, et, par ses fonctions, abbé de ceux que l'on appelle moines, aux Arabes fils d'Ismaël, observant la loi de celui qu'on nomme Mahomet. Il semble étrange, il l'est peut-être en effet, qu'un homme éloigné de vous par de grandes distances, parlant un autre langage, ayant une profession, des mœurs, un genre de vie, tout différents des vôtres, écrive, du fond de l'Occident, à des hommes qui habitent les contrées de l'Orient, qu'il dirige ses attaques contre des gens qu'il n'a jamais vus et ne verra peut-être jamais, qu'il vous attaque, non par les armes comme le font souvent les chrétiens, mais par la parole, non par la force, mais par la raison, non par la haine, mais par l'amour, par un amour tel, cependant, qu'un chrétien peut l'éprouver envers des ennemis du Christ, tel que les apôtres l'éprouvaient autrefois pour les gentils qu'ils invitaient à embrasser la loi du Christ; tel enfin que Dieu lui-même le portait aux païens qui servaient la créature et non le Créateur, et qu'il détourna par ses apôtres du culte des idoles et des démons. Il les aima avant d'être aimé d'eux ; il les reconnut avant d'être reconnu par eux ; il les appela à lui quand ils le méprisaient encore ; il leur prodigua ses bienfaits quand ils ne lui faisaient que du mal ; il prit en pitié ceux qui périssaient ; par un pur effet de sa bonté, les arracha à leur perte éternelle . »

Caricature de Mahomet - Manuscrit de la traduction du Coran - XIIème siècle - Ms 1162, f° 11 - Bibliothèque Nationale de France, PARIS
A cette charité, que le christianisme recommande envers les ennemis, se joint la sympathie naturelle qui attire chaque être vers son semblable. C'est ce double attrait, conforme à la raison et à l'Évangile, qui inspire à Pierre une affection véritable envers les mahométans. C'est en son nom qu'il les invite à leur salut, à ce salut des justes que donne le Seigneur, selon la parole des psaumes que Mahomet reconnaît lui-même avoir été inspirés par Dieu à David. Tel est le début de cette prédication aux musulmans.
Dans ce traité, Pierre-le-Vénérable emploie la méthode rationaliste et s'appuie exclusivement sur les données du sens commun. Avec un plan d'une régularité scolastique, il admet des développements étendus, des subdivisions, des digressions sans nombre, car il ne veut laisser aucune objection sans y répondre. Ce genre de controverse était fréquent, comme on le sait, chez les Pères de l'Eglise. Il s'attaquait, du reste, à des adversaires habiles, consommés dans l'étude de la philosophie ancienne, versés dans les ressources de la dialectique, amis des subtilités. En s'avançant sur leur terrain, il voulait ne pas laisser derrière lui le plus petit espace où ils eussent pu poser le pied. A côté de cette marche prudente, de cette multitude de preuves et d'exemples, ce qui frappe le plus, c'est le ton d'autorité que prend l'abbé de Cluny vis-à-vis des musulmans. Il porte haut le caractère de prêtre et d'apôtre. Ecoutez, ô mahométans! écoutez, ô fils d'Agar! s'écrie-t-il souvent, au commencement de ses attaques les plus pressantes, de ses raisonnements les plus convaincants.




Pierre le Vénérable
Pierre le Vénérable est un homme de son temps. Sa démarche s'inscrit dans le travail en profondeur de l'Eglise en Occident désormais triomphante.
Il n'est cependant pas seul dans cette voie. Frédéric de Sicile aussi favorise la (re)découverte de l'Orient en faisant venir à sa cour traducteurs et lettrés, alors qu'en Andalousie de côtoient les cultures musulmannes, juives et chrétienne. Les contacts avec Byzance et la côte syrienne, sur laquelle s'épanouit le royaume de petite Arménie et foyer des monophysites syriaques, favorisent la transmission des "légendes" chrétiennes telles celle d'un royaume chrétien d'Orient du roi Abgar.
La réforme clunysienne ainsi n'est pas uniquement spirituelle, elle aussi et durablement intellectuelle et politique.
Bien à vous