PIERRE le VENERABLE ~ 2ème Partie
Date de publication : 19/07/2010
Personnalité attachante et sensible, homme de prière et de cœur, Pierre le Vénérable laisse une oeuvre riche : de nombreuses lettres, des hymnes et des apologies, entre autres...
Pierre s'efforça d'améliorer et de préciser l'observance clunisienne par la convocation de chapitres généraux en 1132 et 1146, avec la publication de statuts. Une de ses constantes préoccupations fut encore l'adaptation du patrimoine clunisien aux changements économiques de l'époque, à la suite de l'introduction croissante d'une économie monétaire. II suivit avec grande attention le développement de son ordre, grâce notamment à de fréquents voyages en Italie, Angleterre, Espagne et Allemagne. Ses convictions monastiques furent l'objet d'une polémique avec saint Bernard de Clairvaux. Personnalité attachante et sensible, homme de prière et de cœur, Pierre le Vénérable eut la grandeur d'âme d'accueillir à Cluny Pierre Abélard.
La grande abbatiale de saint Hugues est un symbole : montée trop haut, la voûte s'écroule. La tâche de Pierre le Vénérable fut de relever la voûte, de l'épauler, puis de terminer l'œuvre. De même, il sut opérer les aménagements nécessaires et orienter les esprits pour maintenir Cluny dans sa tradition et lui permettre de la conserver à travers les siècles. Cluny restera une grande chose jusqu’à la fin, en 1790, bien qu'on n'y rencontre plus des personnalités d'aussi grande envergure que ces abbés qui furent des figures exceptionnelles. A un moment crucial pour le monachisme bénédictin, Pierre le Vénérable a garanti l'avenir de Cluny et assuré la pérennité de la spiritualité clunisienne. A sa mort, l'activité littéraire de Cluny s'arrête, comme son activité architecturale, au moins pour un temps : le monastère et l'ordre ont trouvé un point de stabilité.

Pierre le Vénérable et ses moines
Quelques aspects de l’œuvre de Pierre le Vénérable
A côté d'une abondante correspondance, dont les destinataires sont des personnages importants (empereurs, princes et nobles, papes et cardinaux, abbés), il laisse quelques apologies, dont en particuliers :
Tractatus adversus Petrobrusianos haereticos, composé entre 1137 et 1140, qui réfute les erreurs propagées par Pierre de Bruys.
Tractatus adversus Judaeorum inveteratam duritiem, œuvre apologétique originale, considérée comme la meilleure de l'époque sur ce sujet.
Son De miraculis, en deux livres, est un intéressant témoignage sur la sainteté médiévale, rédigé selon la méthodologie didactique de ce genre littéraire. Il y transcrit des faits merveilleux dont Pierre a eu connaissance, surtout à Cluny et dans ses filiales; on y trouve de brèves biographies de moines pieux ; le deuxième chapitre fait l'éloge des Chartreux.
Homme vraiment pacifique et pacifié, ouvert à l'œcuménisme, il composa encore des hymnes liturgiques et quelques autres textes poétiques. En ùn moment heureux de la théologie monastique et bénédictine, son style sobre et sa méthodologie rigoureuse, sa bonne base scripturaire (mais aussi sa connaissance insuffisante des arguments patristiques) font de Pierre un esprit original; en exégèse il se limite au sens littéral et ne recourt jamais à l'interprétation figurée.

Enguerrand QUARTON ~ Le Couronnement de la Vierge (détail) ~ Musée de l'Hospice, VILLENEUVE-LES-AVIGNON
Quelques textes de Pierre le Vénérable
Un vieux moine clunisien, nommé Raymond, qui s'était acquis par son talent pour la versification une certaine renommée dans le midi de la France, avait envoyé par le frère Robert quelques vers à Pierre-le-Vénérable, en demandant à l'accompagner dans le voyage que ce dernier fit à Rome après l'élection d'Eugène III. Cet amour pour la poésie, ce projet de voyage chez un religieux âgé, l'enthousiasme juvénile qu'il conservait, inspirèrent à l'abbé de Cluny une réponse animée par une douce gaîté, par une fine plaisanterie, et sous laquelle perce, comme d'habitude, la bienveillance :
« Quoique ta tête blanchisse, ta muse ne sait pas vieillir et tu ne cesses de chanter. Tu chantes, semblable aux cygnes dont la voix emprunte des charmes à la blancheur de leurs plumes ... Toulouse, dans son veuvage, pleurait ses anciens poètes ; qu'elle se réjouisse maintenant, tu as réparé leur perte. Tu m'as écrit que tu voulais contempler, toi aussi les ruines de Rome, si j'étais disposé à faire ce voyage. Quand je lus les hardiesses auxquelles t'emporte ton courage, je fus étonné, je l'avoue, et je gardai longtemps le silence... Vieillard, tu veux tenter les exploits réservés aux jeunes héros ; ta vieillesse invincible ne recule pas devant les horreurs des Alpes. Ces rochers perdus dans les airs, qui ont triomphé des cœurs les plus aguerris, n'ébranlent pas ta vaillance. Soldat émérite, les douceurs de la retraite convenaient à tes services, un profond repos était dû à tes exploits passés ; mais le courage se fait sentir même sous tes cheveux blancs, et les guerres sanglantes ont pour toi plus de charmes que la paix. Viens donc à Rome ; je pars sans tarder : suis-moi ! Les royaumes latins appellent à eux les âmes guerrières. Rome est rassasiée de guerre, abreuvée de sang, déjà illustre par ses triomphes ; mais si elle ceint l'épée autour de tes flancs robustes, si elle te donne pour chef à ses armées, l'ennemi du bien public ne tardera pas de succomber sous son glaive vainqueur, et l'univers entier sera soumis à ses lois. J'ai badiné jusqu'ici ; j'ai répondu à tes chants par des chants semblables, de peur que le cygne se permît de rire des autres oiseaux. Mais il convient de faire succéder à nos jeux d'esprit un langage plus sérieux, et d'embellir, par un peu de gravité, le badinage d'un moine. Si la nature t'en donne la force et le courage, rien n'empêche que tu m'accompagnes dans ce voyage. Ta renommée, dont on nous a souvent entretenu, ton zèle, ta vie, ta tête blanchie, t'ont déjà gagné notre affection ; tu seras, par tes bonnes mœurs, l'ornement de notre cohorte ; tu porteras l'étendard des vertus devant les plus courageux. L'olivier n'offre nulle part un plus bel aspect qu'au milieu des forêts, où la blancheur de son feuillage tranche sur la verdure qui l'environne. Si nos pieux jeunes gens ont le bonheur de t'avoir pour compagnon, jeunes et vieux feront retentir ensemble les louanges du Seigneur. »
Lettre de Pierre le Vénérable à Bernard de Clairvaux
« Au vénérable et très-cher dom Bernard, abbé de Clairvaux, le frère Pierre, humble abbé de Cluny, salut éternel dans le Seigneur. Celui que je vénère et que j'aime en vous sait tout ce qu'il y a de considération et d'amour pour vous au fond de mon cœur. Ces sentiments, je les avais déjà lors même que l'éloignement ne m'avait pas encore permis de contempler les traits de votre visage, mais la renommée, plus rapide que le corps, avait dépeint, comme elle sait le faire, votre belle âme aux yeux de mon esprit. Mais depuis que j'ai obtenu enfin ce que j'avais si longtemps désiré, et que les imaginations de mon esprit ont fait place à la réalité des choses, mon âme s'est tout entière attachée à la vôtre et n'en peut déjà plus être séparée. Telle est la force de l'amour que je ressens pour vous et l'empire qu'exercent sur moi vos vertus et la connaissance de votre genre de vie, qu'il ne reste plus rien en moi qui ne soit tout à vous, rien en vous qui ne soit entièrement à moi. Depuis cette époque vit en moi, Dieu fasse qu'elle vive également en vous, cette affection mutuelle à laquelle l'amour de Jésus-Christ a donné naissance; c'est la seule qui ne sache point périr, et elle n'a cessé, pour ce qui me concerne, d'agir en moi, selon la loi qui lui est propre. Mais pendant que je serre au fond de mon cœur et conserve comme un trésor cette affection plus précieuse que l'or et plus belle que toutes les pierreries à mes yeux, je m'étonne de n'avoir point encore reçu de vous depuis si longtemps toutes les preuves que je désirerais avoir d'une pareille affection de votre part pour moi. Je vous remercie bien certainement de m'avoir montré par les saluts que vous me faisiez quelquefois donner par les uns ou les autres, que vous n'avez pas tout à fait oublié votre ami, mais je ne suis pas moins peiné pour cela de n'avoir pas reçu, jusqu'à présent, un seul mot de votre main qui ne me permit plus de douter de votre affection; je dis, qui ne me permit plus d'en douter, car, le papier conserve religieusement l'empreinte qu'il a reçue, tandis que dans la conversation un mot de plus ou de moins altère bien souvent la vérité. Mais puisque, semblable au soldat d'élite qui se tient prêt pour le jour de la lutte, vous combattez des deux mains afin d'arracher l'Eglise aux périls qui la menacent, et repoussez les assauts de l'ennemi à votre gauche ainsi qu'à votre droite, avec les armes de la justice, je vous recommande, en toute confiance, au nom de votre amitié pour moi, les messagers que j'envoie an Pape, car je suis convaincu que vous ne sauriez faire défaut à vos amis puisque les étrangers même peuvent compter sur votre assistance; faites-moi donc savoir par eux et par un mot de votre main: vous voulez couper court à mes plaintes. Parlez-moi aussi de l'état de votre santé, du retour du Pape et de la condition dans laquelle il se trouve. Je voudrais bien vous voir hors de cette cour où vous avez tant à faire, et me sentir moi-même dégagé de la responsabilité de mes périlleux devoirs, afin de pouvoir nous retrouver tous deux dans un même endroit où la même charité nous unirait étroitement l'un à l'autre, tandis que le même Jésus-Christ nous recevrait.»

Andrea del SARTO ~ Dispute sur la Trinité ~ 1517 ~ Palazzo Pitti, FLORENCE
Hymne à la Trinité
« Grâces te soient rendues, Trinité suprême, véritable unité, bonté unique, Dieu plein de bonté ! Grâces te soient rendues, au nom de l'homme, ton humble ouvrage, ton image sublime ! Grâces te soient rendues, de ce que tu ne l'as pas laissé périr, de ce que tu l'as arraché de l'abîme de la perdition, de ce que tu répands sans cesse sur lui les bienfaits inépuisables de ta miséricorde ! Il t'immole, autant qu'il est en son pouvoir, l'hostie de la louange ; il t'offre l'encens de la dévotion, l'holocauste de l'allégresse. Père, tu envoies ton Fils ; Fils, tu viens dans ce monde en revêtant la chair ; Esprit saint, tu es présent aussi, présent dans la conception de la Vierge, présent dans la colombe sur le Jourdain, présent dans la nuée sur la montagne, Trinité sainte, Dieu indivisible, tu coopères tout entier au salut de l'homme, afin qu'il reconnaisse qu'il a été sauvé par la vertu divine, etc. Réjouis-toi, portion Précieuse des créatures du ciel, réjouis-toi de n'être pas restée vile aux yeux de Dieu, puisqu'il t'a donné pour maître son Fils lui-même. Sois un élève docile puisque tu possèdes un précepteur parfait. Ne méprise pas l'enseignement d'un si grand docteur, de peur que ton mépris trouve en lui un vengeur ; crois sur la terre à son enseignement, afin de pouvoir régner un jour avec lui dans le ciel. Tu ne pourras obtenir là haut la gloire d'un roi, si tu n'écoutes ici-bas la doctrine d'un maître. Celui qui apparaîtra là-haut comme un roi élevé au dessus de tous, est d'abord apparu ici-bas comme un maître plein de douceur. Tu as jadis écoulé le serpent et perdu le paradis; écoute aujourd'hui le Sauveur et possède le ciel. »



