PIERRE le VENERABLE ~ 1ère partie
Date de publication : 14/07/2010
Elu abbé de Cluny le 22 août 1122, dans un contexte troublé, quelque temps après la mort d'Hugues II dont l'abbatiat a duré à peine trois mois, Pierre de Montboisier est sans doute la dernière grande figure marquante de Cluny.
Pierre de Montboisier appartenait à une famille d'Auvergne très liée au monachisme clunisien : sa mère Ringarde, devenue veuve, finit ses jours au prieuré de Marcigny ; trois de ses frères, Pons, Jourdain, Armand devinrent abbés de Vézelay, La Chaise-Dieu et Manglieu. Né vers 1094, Pierre est offert à Sauxillanges comme oblat. Profès en 1109, il est d'abord moine à Vézelay où il devient écolâtre et prieur. En 1120, il gouverne le prieuré de Domène, près de la Grande-Chartreuse.

Pierre de Montboisier présenté par ses parents aux moines de Sauxillanges ~ vitrail du XIXème siècle ~ église de Sauxillanges
Le 22 août 1122, il est élu abbé de Cluny. Il succédait à Hugues de Marcigny, mort quelques mois après son élection qui avait suivi la démission de Pons de Melgueil. Celui-ci avait été élu en 1109, à la mort de Hugues le Grand. Malgré de réelles qualités, Pons avait été contesté par certains moines (les historiens s'interrogent encore sur sa personne et les raisons de sa démission). Pierre reçoit donc la crosse à un moment critique pour l'ordre clunisien. Profitant d'une de ses absences, Pons revient d'ailleurs en 1125 pour s'emparer de l'abbaye où il avait gardé des intelligences. L'entreprise ne réussit pas, mais Cluny ne retrouva la paix qu'à l'automne de 1126.
De graves difficultés demeuraient auxquelles l'abbé dut faire face. A l'extérieur, la puissance de l'empire, qui fut longtemps un appui pour Cluny, s'effaçait devant la montée des royaumes. Dans l'économie, le numéraire prenait une importance plus grande tandis que l'expansion démographique profitait aux bourgs et aux villes plutôt qu'à la campagne. Dans l'Église, le mouvement grégorien évoluait vers une politique plus nuancée, et en même temps les évêques affirmaient leurs prérogatives. De nouvelles façons de vivre se propageaient, qui affectaient le monde monastique en suscitant des ordres nouveaux et en promouvant la vie canoniale. Le changement des mentalités affecte Cluny à l'intérieur même du monastère, d'autant que l'ordre ressent les effets d'une crise économique, les dépenses étant trop lourdes et les ressources trop faibles. L'abbé ne parvient plus aisément à nourrir ses moines, les familiers, les pauvres. Pierre écrit qu'à son avennement, il trouva " une Eglise grande, religieuse, illustre, mais très pauvre. les dépenses était considérables, les revenus, comparés aux dépenses, étaient presque nuls. la maison comptait près de trois cents frères, alors que de ses propres ressources, elle pouvait en nourrir à peine cent. la récolte rassemblée de tous les doyennés était consommée dans l'espace de quatre mois et parfois trois [...] Le chambrier employait en acquisition de blé et de vin vingt mille sous clunisois, sans parler d'autres dépenses financées par l'emprunt à un taux d'intérêt élevé ". Selon Georges Duby, en 1122, l'abbaye de Cluny ne produit sur ses domaines que le quart de ses besoins...
Durant son long abbatiat de 34 années, Pierre dut réagir à divers événements. En voici quelques-uns :
Dès 1124, saint Bernard publiait son Apologia (adressée à Guillaume de Saint-Thierry) où il critiquait certaines coutumes clunisiennes. Pierre y répondit avec ménagement, mais les relations d'amitié entre les deux abbés furent plus d'une fois malaisées. En 1130, à la mort d'Honorius II, la chrétienté fut divisée entre les deux rivaux successivement élus, Innocent II (auquel Pierre donna son obédience) et Anaclet II. Cette division ne prit fin qu'en 1139. Pour visiter les maisons de son ordre, pour accomplir diverses missions confiées par les papes et en d'autres circonstances, Pierre dut voyager souvent en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne et jusqu'en Angleterre vers la fin de sa vie. Il eut à lutter contre les pouvoirs laïques et contre les évêques pour défendre les privilèges de son ordre, voire à l'intérieur de celui-ci pour s'opposer aux tentatives d'autonomie de certaines abbayes. En 1144-1145, une épidémie de peste décima le monastère.
La tâche de Pierre fut de retrouver un équilibre, à Cluny même et dans un ordre qui continuait son expansion. L'essentiel fut toujours, pour lui, de garder la paix, d'assurer la vie matérielle et spirituelle de ses moines. Il mourut, comme il l'avait souhaité, le jour de Noël, 25 décembre 1156. L'épithète « le Vénérable » semble lui avoir été réservée très tôt. On la trouve déjà en ce sens quasi-spécifique dans la Chronique de Robert de Torigny en 1186 pour mentionner la date de sa mort.

Manuscrit ~ vers 1125 ~ British Library, Londres
Spiritualité, pensée et théologie de Pierre le Vénérable
On peut parler d'une spiritualité de Pierre le Vénérable, bien qu'il n'ait laissé aucun traité systématique; on la découvre dans sa manière de gérer l'héritage clunisien, dans ses écrits (surtout dans ses Lettres et le De Miraculis), mais aussi dans l'influence exercée sur l'art de son époque, notamment sur la sculpture de certaines églises clunisiennes, La Charité-sur-Loire en particulier.
De santé fragile, Pierre est par tempérament sensible et affectueux. Il aime sa famille naturelle, sa mère surtout ; il aime ses amis, dont saint Bernard, Pierre Abélard, Guigues le Chartreux ; il aime ses moines, avec délicatesse et vigueur ; il aime tous les hommes, y compris les hérétiques, les Juifs et les Musulmans, à la conversion desquels il travaille avec zèle. Homme cultivé, aux goûts littéraire et artistique affinés, il se laisse conduire surtout par un esprit surnaturel. La foi est chez lui source de bonté et de gaîté ; la charité va jusqu'au don de soi. Il est fondamentalement généreux. Il subit les contrariétés avec patience, même lorsqu'elles viennent de l'Église romaine à laquelle il reste tout dévoué. Il agit en pacificateur en de multiples occasions. Il reste néanmoins ferme et vigoureux quand il s'agit de corriger des fautes. Homme d'action par devoir et par fonction, il goûte la campagne et la solitude, il aime écrire et méditer.
Son sens pratique connaît sans doute des limites, en matière financière par exemple; il veille cependant à pourvoir aux besoins des moines. Loin de se montrer rétrograde, il adopterait volontiers certaines nouveautés si sa tâche d'abbé ne l'obligeait à maintenir Cluny dans sa ligne. Il est en même temps raisonnable et original : il prend soin de justifier chacun des Statuts monastiques par les motifs qui l'ont déterminé. Les nouveautés intellectuelles ne lui répugnent pas, il semble même avoir montré de la sympathie pour l'approche philosophique d'Abélard. Son originalité se manifeste encore dans son propos de convertir par des arguments Juifs et Mahométans. Pour cela, il cherche à se placer sur le terrain des adversaires, à connaître exactement leur pensée, conduit par un souci d'information précise qu'il montre également dans le De Miraculis. Dans son « Explication de l'Écriture », il adopte une exégèse littérale dans la controverse, quitte à utiliser l'allégorie pour la vie spirituelle.
Pierre le Vénérable affirme sa personnalité dans la lignée des grands abbés de Cluny, à la fois différents et semblables. C'est peut-être de saint Odilon qu'il se rapprocherait le plus. En tout cas, il fait siennes ce qu'on pourrait appeler les constantes de Cluny : amour effectif de l'Église et attachement au Saint-Siège, résultant d'une ecclésiologie plus que d'une politique ; liberté d'esprit à l'égard des puissances terrestres et de la hiérarchie épiscopale, sans exclure les bons rapports quand ils sont possibles; idée d'universalité, jointe au souci de paix, par quoi l'ordre répand son influence en tous pays. Pierre ajoute ainsi la note d'un œcuménisme avant la lettre.
La raison profonde de ces orientations est un esprit contemplatif qui s'alimente à deux sources : la prière de la liturgie solennelle qui n'exclut pas une réflexion personnelle et la spéculation d'une théologie simple et ferme qui reste proche de l'historia salutis. Il en résulte une spiritualité solide, quoiqu'affective, joyeusement orientée vers la Jérusalem céleste. Elle fait une large place à l'Eucharistie.
Pierre le Vénérable envisage la théologie dans une perspective monastique : il la formule habituellement dans le cloître et pour le cloître et il étend cependant ses perspectives à tous les hommes. Il aime parler de l'Église, corps du Christ, société spirituelle où tous sont invités à entrer. L'hérésie lui fait horreur, mais il est plein de commisération pour ceux qui ne voient pas la vérité du christianisme. La foi tient un rôle essentiel dans sa doctrine, mais elle suppose une connaissance, donc un enseignement. Le livre y reçoit sa place, aussi est-ce faire œuvre d'apôtre que de copier des manuscrits. Pierre se sert des « raisons » et pratique le dilemme à l'égard des incroyants, des arguments d'autorité à l'égard des fidèles. La foi conduit à l'espérance, à l'amour du face-à-face avec Dieu. Elle procure cette charité dont il parle de façon pratique plus que spéculative. On retiendra sa formule : « il ne faut pas blesser l'amour » (Epist. II, 33, PL 189, 253a).

La Tranfiguration ~ détail du tympan de la prieurale de la Charité-sur-Loire
Sans exclure les perspectives trinitaires, sa théologie se tourne plus volontiers vers le Christ, plus précisément le Christ glorieux, mais avec une nuance par rapport à saint Hugues. Il n'est que de comparer le tympan de Cluny avec celui de Vézelay et, plus encore, avec celui de la Charité-sur-Loire. Traitées avec tendresse, les scènes de l'Enfance de Jésus y tiennent une belle place. Dans ses sermons, le Saint Sépulcre est, au centre de l'histoire comme de la géographie, le témoin de la victoire du Christ, donc du salut des hommes. Pierre regarde le Christ non pas au matin de Pâques, comme saint Odilon, mais au jour de la Transfiguration. Il accorde à ce thème des développements inconnus en Occident. Il le fait peindre et sculpter, il le commente en un long sermon, il compose un office nouveau, il établit une fête qu'il veut parmi les plus grandes de Cluny. En ce jour, il voit le roi des cieux, qui est aussi le roi de la terre, dont le pouvoir suprême a été acquis par la résurrection : la Transfiguration manifeste déjà le mystère de la restauration totale de l'homme.
Pierre s'attache au rôle de la Mère de Dieu dans l'Évangile de l'Enfance et donne â l'Assomption une place de choix dans sa mariologie. Il met en parallèle le Christ de la Transfiguration et le Christ attirant sa Mère dans la gloire, elle par qui le Verbe avait reçu son humanité. En toutes circonstances sa dévotion mariale est grande, sa théologie mariale soucieuse d'exactitude. A la suite de Marie, il honore tous les saints chers â Cluny. Parmi ses dévotions personnelles il faut sans doute noter Marie-Madeleine, et aussi saint Hugues.
Dans le domaine de la théologie sacramentaire, on remarque son souci d'allier rigueur de la pensée et zèle pour les âmes. Il insiste sur le sacrement de pénitence, qu'il veut fréquent parce qu'il y voit un moyen de conversion et de sanctification. Sa dévotion eucharistique insiste sur la prépondérance de la Messe dans la vie du moine, sur la communion quotidienne, fruit â la fois de la contemplation et de la liturgie, gage d'éternité.
Le mystère du Christ glorieux préside également à la pensée monastique de Pierre. Il y a là une constante de la spiritualité clunisienne, que l'abbé se doit de maintenir. C'est dans cette perspective qu'il accomplit sa tâche principale : diriger ses moines. Ils sont nombreux, autour de 300 à Cluny même ou aux alentours ; plus nombreux encore dans l'ensemble des abbayes et prieurés de l'ordre, maisons d'importance très diverse. Le chapitre du 13 mars 1132 réunit 200 prieurs et 1200 moines. L'abbé rétablit l'équilibre économique, réglemente les services, développe l'organisation de l'ordre, visite les monastères, guidé par la fin spirituelle en fonction de laquelle il donne ses conseils aux supérieurs. Le gouvernement de Cluny n'empêche pas l'abbé d'assurer une direction individuelle chaque fois qu'il le faut : ses Lettres et les récits du De Miraculis le montrent.
Impliqué dans les controverses monastiques de son temps, Pierre connaît et comprend les tendances nouvelles. Pour son compte, il aurait volontiers goûté le monachisme cistercien ; abbé clunisien il doit préférer l'idéal de son abbaye, le défendre contre les attaques extérieures, le rendre aimable à ses propres religieux. Il aime la vie cachée aux hommes, proche de Dieu ; il loue la Chartreuse et fait une visite annuelle chez les Chartreux. Il organise la vie érémitique pour ceux de ses moines qui y aspirent. Il leur donne des directives et à l'occasion il va les rejoindre un moment, car il partage leur attrait pour la solitude.

RIBERA, La vision de saint Bruno ~ 1643 ~ Galeries Nationales de Capodimonte, Naples
La vie cénobitique lui apparaît comme une vie de silence, de contrition et de ferveur, de repos contemplatif. La liturgie en est la première occupation. L'abbé recommande une psalmodie prolixe certes, mais lente, donc orientée vers l'intériorité de la vie spirituelle. Les « exercices spirituels» priment sur le travail manuel, l'ascèse de l'âme sur celle du corps. La mortification doit être tempérée par la discrétion. Pierre a le sens de la mesure et aussi celui de la vérité, de la logique. C'est pourquoi il modifie, avec l'accord de tous, certains détails de la vie claustrale et de la vie liturgique. Il lutte contre le formalisme dans une existence ordonnée à la louange de Dieu et à la sanctification des âmes, à leur élévation vers Dieu. C'est ainsi que le monastère s'avère utile au moine, à l'Église et au monde. Parmi les bénéficiaires de cette vie il compte la familia du monastère et élabore une doctrine spirituelle de la répartition des tâches.
De l'idéal monastique de Cluny, Pierre montre la légitimité et il le défend contre ses détracteurs : il en parle avec force, humour, ironie même, sans se départir de la charité. Il le légitime par le droit, par l'exemple des saints, par le bien de la paix. Au besoin, il montrera comment les nouveaux ordres sont débiteurs à l'égard de Cluny. En un mot il justifie la tradition clunisienne au milieu des courants divers qui agitent le monachisme en ce début du XIIème siècle. Il confirme du même coup dans leur vocation ses moines, dont plus d'un se sent ébranlé : l'affaire de Pons et ses séquelles le montrent. Il prêche l'exemple et offre un modèle du moine clunisien parfait.
Pierre le Vénérable a laissé une production littéraire très abondante. Nous vous en proposerons une approche dans la prochaine chronique.



