Narthex - Art sacré, Patrimoine et Création
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blog - ARCHIVES - Abbaye de Cluny 910-2010

Auteur : P. Frédéric Curnier-Laroche

portrait du redacteur Frédéric CURNIER-LAROCHE est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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NOËL

Date de publication : 26/12/2010

En cette octave de Noël, nous vous proposons ce sermon de saint Odilon prononcé à l’occasion de la fête de Noël. Le mystère de l’Incarnation du Christ est pour cet abbé de Cluny une invitation à la louange de Dieu, pour laquelle l’homme a été créé, à l’imitation des anges.

 

"Nous célébrons le très saint jour de la Nativité du Seigneur. Il nous convient, mes bien chers frères, de diriger la pointe de notre esprit sur Son éternité divine et sur Sa divinité éternelle, inimitable pour ainsi dire, et intraduisible, telle qu’elle procède de Dieu le Père : en cette naissance à notre monde, le royaume céleste et les choses de la terre exultent ensemble d’une jubilation spirituelle irrésistible. Je dis bien le ciel et la terre exultent de l’avènement de leur Créateur, car à l’origine, nous le savons, Dieu forma deux espèces de créatures pour Le comprendre et chanter Ses louanges : l’angélique et l’humaine. Comparées à leur Auteur, ces créatures ne sont rien, bien sûr, mais elles surpassent singulièrement les autres en prestance et félicité, parce qu’elles ont, par Sa grâce particulière, mérité de louer et connaître leur Créateur. Tout l’apparat du monde, autrement, ne chante pas la louange de Dieu par lui-même, mais bien par nous. A considérer cette ordonnance, nous en admirons la beauté, nous nous émerveillons de la sagesse de son Artisan [Sg 13,1]. La création contemplée nous élève à l’admiration du Créateur. Devenus, pour connaître et louer Dieu ensemble, par le don de Sa grâce, les associés des anges, chantons au Christ, le Seigneur nouveau-né, oui, chantons avec les anges : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ; et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté » [Lc 2,14]. Répétons avec le prophète : « Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur, chantons notre allégresse en Dieu notre salut » [Ps 94,1].

 

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La Nativité - détail du tympan - vers 1130 - Basilique Sainte-Madeleine de VEZELAY

 

C’est pour contempler son Créateur que l’homme avait été créé : en sorte qu’il soupirât inlassablement après Sa vue, mais la possédât sous les yeux ans cesse. Et, inversement, qu’il la tînt sous son regard, mais ne cessât de soupirer après elle, et demeurât ainsi, sans défaut, dans la solennité de Son amour. Cependant, lorsque la condition humaine eut cédé aux insinuations de l’ange apostat, lorsqu’elle perdit en nos premiers parents le lumineux éclat du royaume invisible et sombra tout entière dans l’amour des choses invisibles, elle fut d’autant plus aveuglée, dans l’intime de sa pensée, qu’elle se diluait et déformait au-dehors.

 

Appelée, si elle avait voulu sauvegarder le précepte du Créateur, à devenir spirituelle selon la chair, elle se fit, dès l’abandon de son Auteur, charnelle selon l’Esprit. Elle ne connaît donc que ce qu’elle peut atteindre et toucher, pour ainsi dire, par les yeux du corps, et sa pensée s’applique seulement à ce qui mène à l’esprit par les apparences corporelles. Tandis que, dans ces préoccupations, l’esprit dilaté se voit en son entier, il s’enfle peu à peu par la subtilité de l’intelligence intérieure. Il ne peut plus s’élever aux cimes, car il a perdu la céleste beauté : aussi se déforme-t-il et se vautre-t-il à plaisir en soi-même. Mais le Dieu Tout-Puissant, qui a formé l’homme à Son image, n’a pas voulu qu’il périt pour jamais dans sa déformation. Il envoya Son Fils, qui vint dans le monde, plus bel en Son aspect que tous les enfants des hommes [Ps 44,3] : afin de réformer miséricordieusement par la présence de Son humanité, cet homme qu’Il avait merveilleusement formé par le pouvoir de Sa divinité, et de transformer en une forme magnifique cette difformité. Le maître pris la forme de l’esclave [Ph 2,7] pour nous réconcilier à Dieu le Père [Rm 5,10]. Il tint à apparaître visiblement, en notre propre chair, afin que sous Sa conduite, la faculté nous fut rendue de revenir à l’amour des choses invisibles.

 

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Guido di Siena, La Nativité - vers 1270 - Musée du Louvre, PARIS

 

 

Le Christ est le Lieu de notre Rédemption

 

Ô signe de la grande dilection ! Ô sacrement ineffable de la miséricorde divine ! Le Dieu Tout-Puissant décida de racheter l’homme, et pour le racheter, Il se manifesta selon la chair. Il suivit, pour ainsi dire, son fugitif à la trace. Il vint comme le Lieu où pût se racheter cet homme qu’Il avait perdu. S’il n’était pas loisible de qualifier de « Lieu » le Créateur, le psalmiste aurait-il glissé dans son éloge de Dieu : « Les fils de Tes serviteurs habiteront ici » [Ps 101,29] ? On n’emploie « ici » que pour désigner spécialement un « lieu ». Cependant notre Créateur, Lieu de toutes choses, échappe à l’espace ; quand Il vint en ce monde, Il n’eut point de lieu qui Lui fût propre sur la terre. Il l’a dit Lui-même : « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer Sa tête » [Mt 8,20]. Et selon l’évangéliste Luc : « Il fut placé dans une crèche, car il n’y avait pas de place à l’auberge » [Lc 2,7] pour Sa Mère infiniment pure. Qui vit jamais pareil spectacle ? Qui, jamais, entendit de telles paroles ? En cette humanité assumée, l’humilité n’était pas moins grande qu’en la Majesté divine n’était la sublimité. Sublime dans Son règne, humble parmi le nôtre, Il reposait dans la crèche, et Il siégeait aux cieux. Couché dans le sein de Sa Mère, Il trônait à la droite du Père. Fils unique de Dieu le Père avant tous les temps, Il devint, dans le temps, Fils de la Vierge. Sans perdre ce qu’Il était, Il devint ce qu’Il n’était pas. Il se fit participant de notre vie mortelle, afin de nous rendre participants à la Sienne. Aujourd’hui s’accomplit la prédiction du prophète Isaïe : « Un rameau jaillira de la tige de Jessé, et une fleur s’élèvera de cet arbre » [Is 11,1]. Et plus explicitement encore : « voici que la Vierge concevra et enfantera un Fils » [Is 7,14]. Le même, derechef : « Un petit enfant nous est né, un Fils nous a été donné » [Is 9,5]. Oh ! qu’il est sain, ce présent ! A l’annonce que le Christ vous est né, réjouissez-vous ! A l’annonce qu’Il vous a été donné, réjouissez-vous bien davantage !

 

L’Unité du Père, du Fils et de l’Esprit dans le Mystère de l’Incarnation

 

Et ne venez jamais à croire qu’entre le Père et ce Fils qui est né, entre le Donateur et Celui qu’Il donne, la moindre différence puisse être perceptible dans la nature divine. Le Père et le Fils, le Donateur et Son Donné sont d’une substance unique dans l’essence de leur divinité ; celui qui fut donné est aussi grand que Celui par Lequel Il le fut. Tel fut Celui qui est né, tel Celui duquel Il fut engendré. Le Père n’a point d’antécédence dans le temps, le Fils n’est pas inférieur à son Père. On croit et l’on professe que l’Esprit-Saint est de la même nature, puissance et majesté ; c’est par Son opération d’en haut que le sein de la Très-Sainte Marie toujours Vierge accueillit le Verbe de Dieu, et le monde entier vénère aujourd’hui cet unique enfantement. De cet événement sans pareil, d’un mystère tellement divin, de ce sacrement ineffable et de la grâce qui les concède, ce ne sont pas seulement les justes de la terre qui se réjouissent : les servants de la divinité suprême dansent eux-mêmes d’allégresse au plus haut des cieux.

 

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La Nativité - 1291-1296 - Mosaïque de la Basilique Sainte-Marie-Majeure, ROME

 

 

Le Seigneur est avec nous, comme Il est présent en tous lieux

 

Quant à nous, si chargés que nous soyons de nos propres excès, prenons l’initiative de confesser le Seigneur par notre attitude, et chantons-Lui les psaumes de notre allégresse [Ps 94,2]. Adhérons à Lui par une humble dévotion, et Sa pieuse miséricorde ne nous manquera pas, nous le déclarons avec confiance. Car Il est avec nous, je l’ai dit, Celui qui nous est né, et qui nous a été donné. N’en doutons pas : le Seigneur sera avec nous, comme Il est présent tout entier, identique à Lui-même, en tous lieux, selon Sa nature divine. Présent toujours selon Sa substance infinie, Il ne saurait manquer à ceux qui Le servent : Il l’a dit à Ses disciples : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles » [Mt 28,20]. S’Il a promis à Ses fidèles d’être tous les jours avec eux, combien nous sera-t-il présent davantage, en ce jour anniversaire de Sa naissance, si notre empressement à Le servir a été le plus prompt ? Ainsi s’exprime-t-Il par la bouche de Salomon : « Je suis sortie de la bouche du Très-Haut, engendrée avant toute créature » [Si 24,3]. Ou encore : « Le Seigneur m’a possédée au commencement de Ses voies ; avant toute autre dès le principe et avant tous les siècles et avant tous les siècles j’ai été engendrée » [Pr 8,22-23]. Il a dit aussi, par l’organe d’Isaïe « Je remplis le ciel et la terre » [il s’agit en réalité de Jérémie : Jr 23,24].

 

Par l’admirable mystère de Sa disposition, Le voici, né d’aujourd’hui et reposant dans la crèche, Celui que Salomon nous montre vivant dans Son éternité avant tous les siècles, Celui dont Isaïe affirme qu’il n’est absent d’aucun lieu. S’Il est toujours et partout, non, Il ne peut pas nous manquer à nous-mêmes. Il ne « peut » pas ? L’expression est hardie : en Sa puissance même, Il ne peut pas. Il a l’impuissance de Sa Toute-Puissance. Cet infini de possibilité, telle est Sa seule limite ! Amen."

 

                                                                          Saint Odilon de Mercoeur