Les SCULPTURES de CLUNY III (2ème partie)
Date de publication : 04/06/2011
A côté du chef-d’œuvre que constitue l’ensemble des chapiteaux du chœur de Cluny III, d’autres éléments du décor sculpté de la Maior ecclesia furent également préservés malgré la violence des démolitions post révolutionnaires.

Beaucoup d’œuvres représentent une abondante et très gracieuse flore stylisée. Il faut souligner la grande qualité plastique de ces sculptures, pourtant la plupart du temps lacunaires : la taille de la pierre, comme la composition, y sont parfaitement maîtrisées. Quelques éléments isolés, ayant appartenu à un chapiteau provenant peut-être des parties orientales de Cluny III, s’apparentent à une Psychomachie, fameux combat entre les Vices et les Vertus. Les puissants glaives et les cottes de maille rappelaient à tous la lutte continue et quotidienne que devait mener chaque croyant en ce XIIème siècle.

Elévation de la partie supérieure ouest du bras sud du grand transept - (c) Cliché FCL
Le décor géométrique et floral semblait être répandu partout au sein de l’édifice. Des frises d’oves, de dents d’engrenage ou de lobes, ornaient le pourtour des grandes arcades ou des baies aveugles.

La frise du narthex de Cluny III - Cette frise soulignait la base du second niveau de l'élévation de l'avant-nef, au dessus des grandes arcades. On y touve en alternance des figures d'animaux fantastiques et des motifs floraux. Musée dArt et d'Archéologie de Cluny. Dessins de Pascale Etchecopar (CNRS Editions)

Les longs bandeaux horizontaux du narthex recevaient quant à eux des frises de médaillons circulaires, soit simplement géométriques, soit composées d’une foultitude de rosaces et d’un répertoire d’animaux fantastiques (sirènes, dragons…) ou monstrueux et hybrides (visage humain sur un corps animal). De superbes vestiges de cette frise (connue par ailleurs par un dessin de J.-B. Lallemand montrant l’intérieur du narthex vers 1773) sont exposés au sous-sol du musée archéologique de Cluny.

Chapiteau du bras sud du grand transept (in situ) - (c) Cliché FCL
Les innombrables chapiteaux ponctuant les différentes nefs étaient en majeure partie ornés de motifs géométriques ou floraux. On peut encore en voir in situ dans le bras sud du grand transept. L’ensemble de ce décor est fait de réminiscences antiques et d’interprétations libres soutenues par une grande maîtrise technique.

Chapiteau dessiné en 1814 et un de ses fragments - Dessin par Fabien van Risamburgh : un ange (saint Michel ?) luttant contre un démon pour le salut des âmes. Musée d'Art et d'Archéologie de Cluny
Le décor figuré et historié semble avoir été réservé aux emplacements les plus sacrés, tel que le rond-point du chœur, ou « stratégiques », tel que le grand portail. En effet, le portail prend une importance cruciale dès la fin du XIème siècle : il est le lieu où s’exprime un enseignement moral et doctrinal. Symboliquement, le portail est identifié au Christ disant dans les Evangiles (Jn 10, 7-9) : « C’est moi la porte des brebis […] C’est moi la porte. Qui entrera sera sauvé » (pour plus de détail sur cette partie de l'abbatiale, cf. l’article « La reconstitution des portails de Cluny III », sur ce même blog).
Elément circulaire (ambon ?) appartenant au mobilier liturgique de Cluny III - (c) Cliché FCL
Ci-dessous : Fragment de la clôture du choeur des moines de Cluny III - (c) Cliché FCL

Des découvertes fortuites effectuées à Cluny et des travaux récents apportent quelques lumières sur le mobilier lapidaire de cette église : la clôture du chœur (le chancel) et une pièce circulaire appartenant vraisemblablement au même ensemble (un ambon ?) ont été restaurées. Elles attestent, par leur grande qualité plastique, l’extrême soin qui était apporté à leur réalisation. L’étude de ces fragments a permis à David Walsh de présenter une hypothèse schématique de reconstitution de cette clôture.

Cet ensemble formait une barrière d’arcatures aveugles et ouvertes, sculptée sur l’avers et le revers, couronnant un mur d’une hauteur totale d’au moins 3 à 4 mètres. La clôture entourait l’espace du chœur liturgique qui s’ouvrait, à l’est, vers le grand autel. Le mur séparait les stalles du chœur, ou les moines chantaient les offices, des bas-côtés du sanctuaire et de la grande nef des fidèles. Ces fragments proviennent tous des murs nord et sud du chœur ; on ne sait rien du mur ouest qui fut probablement détruit vers 1300 au moment de l’extension du chœur vers l’ouest.

Dalle provenant du tombeau de l'abbé Hugues IV photographiée par J.-K. Conant
Outre le tombeau de saint Hugues (cf l’article sur ce même blog), l’abbatiale conservait le tombeau de l’abbé Hugues IV (1183 ?-1199), qui se trouvait dans le déambulatoire, côté nord, entre les deux chapelles de Saint-André et Saint-Vincent. L’élévation du monument n’est pas connue. Il est probable que les deux inscriptions étaient incrustées soit dans le mur de fond d’un enfeu, soit sur le devant du sarcophage. L’inscription principale, très endommagée, est connue d’après les anciennes transcriptions : « La mort si redoutable qui n’épargne personne nous apprend ici ce que c’est que l’homme, ce que sont les honneurs, les richesses et toutes les autres choses après quoi le monde court si évidemment. Hugues dit de Clermont, notre Père, a brillé dans la dignité éclatante d’abbé de Cluny. Que son âme brille également devant Dieu ; Son rang, sa vertu, sa piété, sa prudence, sa beauté, tout ici est passé, est anéanti ; on cherche tout, c’est desséché, on meurt ; le sixième jour d’avril nous l’a enlevé ; espérons que le huitième le fera vivre bienheureux ; lecteur, demande-le par tes prières ».

Fragment de la dalle du tombeau d'Hugues IV - (c) cliché FCL
La plus petite dalle porte l’épitaphe suivante : « Père Hugues, reçoit l’offrande du présent tombeau, érigé aux frais du connétable, après de tristes funérailles ».
Chapiteau historié engagé : le péché originel - Farinier de l'abbaye de Cluny - (c) Cliché J.-C. Couval.
De nombreux fragments, dont la provenance exacte demeure généralement inconnue, proviennent sans doute du déambulatoire et des collatéraux du chœur. Parmi les chapiteaux, il faut signaler celui du péché originel dont le style s’apparente à celui du rond-point du chœur. Du point du vue de l’iconographie, l’un des plus originaux est celui qui montre une confrontation entre un oiseau tricéphale et un faune. Cette représentation découle vraisemblablement d’une réflexion menée à partir de plusieurs passages bibliques et théologique traitant de la ville de Babylone, interprétée comme une figure de la cité du diable détruite et peuplée de monstres divers. Il s’agirait donc de l’un des rares exemples de création iconographique savante dans le domaine du chapiteau sculpté. Son thème a fait l’objet d’une extraordinaire diffusion en Bourgogne et à ses marges – Vezelay, Autun, Perrecy-les-Forges, Montceaux-l’Etoile – attestant ainsi que l’influence de la sculpture clunisienne ne s’est pas limitée aux établissements dépendants de l’abbaye mère. De plus, dans ces différentes transpositions, le thème a été intégré de manière cohérente dans des programmes iconographiques différents de celui dans lequel il a vu le jour.

Angle d'un petit chapiteau - Un homme nu semble se suicider, peut-être la représentation du vice Ira (la Colère) - (c) Musée d'Art et d'Archéologie de Cluny.
Dans le grand transept, les chapiteaux historiés et le corinthien pur semblent avoir été abandonnés au profit de formes simplifiées : souvent dérivés du corinthien, les chapiteaux y sont ornés de feuilles en lanière ou de tiges enlacées. Une inscription conservée dans la tour de l’Horloge a permis de dater l’achèvement de ce transept en 1115 au plus tard. L’arrivée du premier atelier, celui du chœur, a pourtant été située dans les années 1100. On considère en effet qu’au début des travaux (1088), il n’y avait pas, en Bourgogne, de sculpteurs assez expérimentés pour réaliser des œuvres d’une telle qualité.

Fragment d'une figure drappée - provenant d'un chapiteau - (c) Musée d'Art et d'Archéologie de Cluny
Ci-dessous : Chapiteaux du narthex de Cluny III - dessins de Pascale Etchecopar (CNRS Editions)

Après l’achèvement du chœur et du transept, la construction de Cluny III s’est poursuivie avec la nef et la façade qui devaient être terminées lors de la consécration de l’église en 1130. Il ne subsiste que très peu de vestiges de sculptures de la nef. En revanche, on connait mieux le portail occidental dont on a retrouvé quelques fragments (cf les articles « La reconstitution des portails de Cluny III » et « Couleurs et dorures du portail de Cluny III » sur ce même blog ).

Colonne et chapiteau du cloître roman de Cluny - (c) Cliché FCL
Pendant que certains sculpteurs travaillaient au portail, d’autres ont participé à la reconstruction du cloître de l’abbaye (vers 1120-1130). Ce cloître a disparu, mais il en subsiste quelques fragments qui ne comportent pas la moindre figuration.

On est donc très loin du cloître presqu’entièrement historié de Moissac, qui était pourtant une abbaye rattachée à Cluny. Il est possible que ce contraste spectaculaire soit dû en grande partie à la prégnance de traditions régionales sensiblement différentes. On pourrait également y voir une conséquence des critiques formulées par saint Bernard à l’encontre des cloîtres ornés de monstres et de scènes profanes. On constate en tout cas qu’à Cluny, le chapiteau figuré a été pratiquement abandonné après le départ du premier atelier ayant travaillé dans le chœur.

Outre les quelques fragments de sculptures de l'avant-nef (cf. les reproductions plus haut sur cette page), il ne faut pas oublier l'oeuvre pour ainsi dire emblématique de l'abbaye, la clef de voûte de la travée précédant le portail : l'Agneau pascal, aux lignes élégantes et réalisé vers 1140-1160, est entouré de l'inscription : "Hic parvus sculptor agnus in celo magnus" (ici je suis sculpté comme un petit agneau, au ciel, je suis grand).

Enfin, postérieur à l'ensemble de la production romane, on notera l'imposant Christ en Croix du XIIIème siècle qui, de nos jours, domine le choeur de l'église paroissiale Notre-Dame de Cluny, et provenant de l'ancienne abbatiale.




