LES PREMIERS BENEDICTINS ET LES REFORMES DE BENOÎT d'ANIANE
Date de publication : 04/10/2009
Troisième et dernier volet concernant la période précédant la fondation de l'abbaye de Cluny. Il va nous permettre de survoler le contexte particulier aux VIIème et VIIIème siècles ayant suscité les réformes de Benoît d'Aniane en faveur de l'idéal bénédictin alors en péril.

Saint Grégoire et le diacre Pierre, miniature du Moralium Libri de saint Grégoire, XIème siècle, Bibliothèque de l'abbaye du Mont Cassin ~ (c) MSM
La première diffusion de la règle bénédictine est due à l’action du pape Grégoire le Grand (560-604). Ancien moine, il rédige le second livre de ses Dialogues, entièrement consacrés à la vie de saint Benoît, dans un but évident d’édification. Ces écrits rencontrèrent un grand succès en Occident où, lus et recopiés, ils contribuent à la propagation de la règle bénédictine. Cette règle est adoptée pour la première fois en France vers 620-630 par le monastère d’Alta Ripa près d’Albi, puis à partir de 650, par quelques établissements comme Lérins et Fleury. Elle est souvent utilisée avec la règle de saint Colomban, composant ainsi un règlement propre, comme le fait l’abbé Waldebert (629-670) à Luxeuil.

Le lion de saint Marc, miniature anglo-saxonne tirée des Evangiles d'Echternach, VIIème siècle ~ Ms Lat 9389, f° 75v° (c) Bibliothèque Nationale de France
Après l’évangélisation de la Grande Bretagne, tous les monastères des royaumes anglo-saxons tels Peterborough, Exeter, Ely, adopteront la règle à partir de 664. Au siècle suivant, l’évangélisation de la Germanie est accomplie par les moines bénédictins anglo-saxons sous l’égide de la papauté. Dès 719, on assiste à l’implantation de foyers monastiques bénédictins en Thuringe, en Bavière et jusqu’en Saxe. C’est en 744 qu’est fondée la grande abbaye de Fulda, dans la Hesse. L’action des missionnaires bénédictins est telle qu’en 742, le premier synode des évêques germaniques prescrit à tous les monastère de suivre la règle de saint Benoît. On assiste à une progression identique en Italie dès le début du VIIIème siècle.
Dans le nord et l’Est de l’ancienne Gaule, la règle se répand grâce à l’appui des souverains carolingiens. Charles Martel, puis ses fils Carloman et Pépin le Bref soutiennent la mission des bénédictins. C’est à l’ancien moine du Wessex, Boniface (sacré évêque par le pape Grégoire II en 722), que Pépin et Carloman – qui abdiquera en 747 pour se retirer au Mont Cassin – font appel à partir de 743 pour réformer l’église franque. Dès la fin du règne de Pépin (768), la règle bénédictine apparaît comme la règle monastique par excellence sur les territoires carolingiens. Sa diffusion se poursuit sous Charlemagne qui en fait recopier un exemplaire au Mont Cassin pour la bibliothèque de son palais d’Aix-la-Chapelle. Il faut cependant noter que, au mépris de la libre élection abbatiale voulue par Benoît de Nursie, c’est le plus souvent l’autorité royale qui nomme et contrôle les abbés. Des abbés laïcs nommés par les rois délèguent le plus souvent aux prieurs des abbayes dont ils ont la charge, les fonctions purement spirituelles au sein de la communauté religieuse. Eux s’acquittent des fonctions économiques, juridiques et militaires sur les domaines monastiques, se conduisant en véritables agents du pouvoir royal. Ainsi, au début du IXème siècle, l’attribution d’une abbaye est devenue la marque de la faveur du monarque. Ouverts sur le monde, contrairement à l’exigence de clôture monastique voulue par la règle, les monastères carolingiens constituent souvent, d’actifs foyers d’évangélisation des populations. Charlemagne, qui souhaite promouvoir un renouveau culturel au sein de son empire, encourage et développe l’activité des scriptoria monastiques. Dans son Admonitio generalis de 789, il ordonne la création d’écoles au sein de chaque monastère, destinées à former les futurs membres de l’administration impériale. Agents de christianisation et de renaissance culturelle, et chantres de l’idéologie impériale, les moines carolingiens ignorent souvent l’exigence de clôture, incitant ainsi la réforme d’un autre Benoît.

Détail des fresques carolingiennes de l'église Saint-Benoît de Malles Venosta représentant le moine fondateur du prieuré. Il s'agit sans doute d'un moine de la grande abbaye bénédictine Saint Jean de Müstair, fondée par Charlemagne dans une haute vallée des Grisons avant l'an 800
BENOIT d’ANIANE
De son vrai nom Witiza, Benoît est né vers 751, au sein d’une famille aristocratique d’origine wisigothique. Son père, le comte Aigulf de Maguelone est un fidèle de Pépin le Bref, à qui il facilite la conquête de la Septimanie à partir de 759. Witiza est envoyé enfant à la cour franque où il est élevé avec guillaume, neveu de Pépin et futur fondateur de l’abbaye de Gellone. Il entrera au service de Charlemagne en 768 et sa conversion à la vie monastique date de 773, lors de l’expédition d’Italie contre les Lombards. Selon son biographe Ardon, il prononce ses vœux après avoir été sauvé in extremis, avec son frère d’une noyade. Fin 773 ou début 774, il se retire à l’abbaye de Saint-Seine, en Bourgogne (au nord-ouest de Dijon). Vers 780-781, refusant de prendre la suite de l’abbé, décédé, et probablement déçu par le relâchement de la discipline au sein de l’abbaye, il gagne le sol paternel pour fonder un nouveau monastère, avec quelques religieux, à Aniane (à l’ouest de Montpellier). Il s’emploie, avec l’appui de Charlemagne, à la diffusion dans l’ensemble du royaume d’Aquitane, des règlements bénédictins revus par lui. C’est ainsi que les abbayes de Massay et de Menat, de Saint-Savin-sur-Gartempe ou de Belle-Celle en Albigeois, se mettent à suivre les préceptes en vigueur à Aniane.
Benoît est également sollicité par l’évêque Leidrade de Lyon pour réformer le monastère de l’Île-Barbe, sur la Saône, ainsi que par Théodulphe, évêque d’Orléans, qui lui demande de relever l’abbaye Saint-Mesmin de Micy. Devenu l’un des personnages influent de l’Eglise carolingienne, l’abbé d’Aniane est appelé à intervenir dans divers débats théologiques. A la mort de Charlemagne, en 814, Louis le Pieux, qui succède à son père, demande à Benoît de réformer le monastère de Marmoutier, en Alsace, avant de fonder pour lui, non loin de la cour impériale, le monastère d’Inda (aujourd’hui Cornelimünster), au sud d’Aix-la-Chapelle. Conseillé très écouté de l’empereur, Benoît prépare avec lui les textes des grands synodes réformateurs de la vie régulière. Il meurt à Inda en 821, à l’âge de 70 ans, en laissant plusieurs ouvrages dont le Corpus des règles des divers Pères, parvenu jusqu’à nous sous une forme partielle grâce au Codex regularum de l’abbaye Saint-Maximin de Trèves.
LES SYNODES REFORMATEURS DES ANNEES 816-817
Réunis à Aix-la-Chapelle en août 816 et juillet 817, et dans un souci de réforme et d’uniformisation de la vie régulière, les synodes imposent aux communautés religieuses de choisir entre deux états : l’état canonial, pour lequel les exigences de claustration et de vie communautaire sont réafirmés en 816, et l’état monastique auquel le synode de 817 est entièrement consacré. Les décisions sont promulguées sous la forme d’un capitulaire, le Capitulare monasticum du 10 juillet 817. C’est ce texte qui impose à tous les monastères de l’Empire la règle de saint Benoît revue et réactualisée par Benoît d’Aniane. A l’avenir, les moines devrons tous suivre une seule et même règle – una regula – ainsi qu’une seule et même interprétation de cette règle (celle de Benoît d’Aniane), se matérialisant dans le capitulaire de 817 par une coutume commune – una consuetudo – c'est-à-dire par un ensemble de mesures pratiques concernant la vie quotidienne : pauvreté du vêtement et de la nourriture, réglementation des jeûnes, de la tonsure, de l’horaire et du contenu des prières. La nécessité de la clôture monastique est réaffirmée : coupé du siècle, les moines ne doivent plus participer aux tâches d’évangélisation et de prédication, et les seules écoles désormais autorisées au sein des abbayes sont celles destinées aux oblats.

Une prise d'habit ~ fresque de l'abbaye de Novalesa, XIIème siècle.
Ayant prononcé les trois vœux d’obéissance, de stabilité et de conversion des mœurs voulus par la règle bénédictine, les moines doivent consacrer leur existence, dans le silence de leurs monastères, à la prière, lecture des textes sacrés et au travail manuel. Si la capitulaire de 817 rallonge le temps dévolu à la prière et à la psalmodie par rapport aux commandements de la règle de saint Benoît, il n’en redonne pas moins toute son importance au travail manuel, ce remède contre la paresse « ennemie de l’âme », souvent délaissé par les moines. Le capitulaire se préoccupe aussi du statut de l’abbé qui doit être élu librement par les moines, sans contrainte extérieure. Il insiste aussi sur l’importance du rôle du prieur, qu’il charge de la vie interne de la communauté, et institue de véritables prisons au sein des monastères, destinées aux moines récalcitrants. Afin de s’assurer de la bonne application des mesures, il commande à chaque monastère d’envoyer des moines à inda pour y être instruits de sa version de la règle, qu’à leur retour ils devront transmettre àleurs frères. Il charge en outre des missi de contrôler la régularité des abbayes, et réaffirme l’autorité des évêques sur ces dernières.

La fondation d'un monastère, miniature du Décret de Gratien, XIVème siècle ~ Bibliothèque municipale de Laon.
La réforme de Benoît d’Aniane a dans son ensemble d’heureuses conséquences. Malgré les résistances – comme à Saint-Denis où une partie des moines refusera jusqu’en 832 d’adopter ces règlements – elle réussit à généraliser, sinon les coutumes en vigueur à Aniane, du moins l’adoption de la règle bénédictine. C’est aussi sous son influence que nouvelles et prestigieuses abbayes sont fondées ou restaurées, telles Vezelay en 821, Santa Giulia de Brescia en 840, ou Hirsau en Wurtemberg en 830.
Mais des difficultés apparaissent. La libre élection de l’abbé a bien du mal à être appliquée : Charles le Chauve (843-877) dispose des abbayes pour doter ses fidèles, et lui-même s’arroge l’abbatiat de Saint-Denis à partir de 867. Les abbayes, recelant de véritables trésors offerts aux reliques des saints, constituent les cibles privilégiées des Normands venus des pays scandinaves, des cavalier magyars des plaines du Danube, ou encore des pirates sarrasins, dont les assauts dévastateurs frappent les terres carolingiennes dès le VIIIème siècle.

Croix dite de Didier, provenant du trésor de l'abbaye Santa Giulia de Brescia, VIIIème-IXème s. (c) MSM
A la fois cause et conséquence de l’affaiblissement du pouvoir carolingien, les incursions des « barbares » permettent l’avènement des grands seigneurs locaux auprès desquels la population cherche protection. S’affirmant principes en référence au titre antique et tirant leur légitimité de leurs victoires contre l’envahisseur, ils prennent le contrôle du patrimoine des évêchés et des monastères, accaparant les charges épiscopales ou abbatiales, nommant les titulaires. Ce contexte rend donc difficile le déroulement d’une authentique vie monastique. Cependant, certains de ces grands seigneurs se montrent soucieux de la qualité et de l’efficacité de la prière monastique, désireux de voir des monastères se conformer à la réforme insufflée par l’abbé d’Aniane. Parmi eux, le duc d’Aquitaine Guillaume le Pieux qui fonde, en 909 ou 910, l’abbaye de Cluny.



