LES BÂTIMENTS CONVENTUELS aux Xème-XIème siècles
Date de publication : 23/10/2010
Cluny n’a gardé aucune traces visibles des constructions antérieures à la fin du XIème siècle. Ce sont les informations issues des textes, de l’archéologie et celles qu’ont imposées progressivement les spéculations intellectuelles et les restitutions graphiques abondantes, qui permettent aux spécialistes, comme Christian Sapin, d’évoquer les bâtiments conventuels clunisiens.
Le texte de fondation de Cluny et les premiers documents du Xème siècle ne disent rien des bâtiments propres aux moines, et on pourrait penser que les bâtiments de la villa carolingienne ont déterminé le plan du futur monastère. Or, dans la charte de fondation, le terme de villa ne désigne qu’un ensemble de terres et de revenus afférents. La charte de fondation ne mentionne qu’une chapelle dédiée à la Vierge et une « mansus indominicatus ». C’est seulement avec la description du coutumier conservé extrait du Liber tramitis, rédigé dans le second quart du XIème siècle, que l’on commence à saisir une véritable organisation des bâtiments conventuels autour de l’an mil. Cette description est tellement précise par les dimensions fournies, que plusieurs auteurs ont tentés de planifier cette organisation sur le terrain et en rapport avec l’abbatiale.

Plan de l'abbaye de Saint Gall - (c) Stiftbibliothek, Saint Gall (Suisse)
Le texte des coutumiers ne livre pas un plan d’ensemble, et encore moins un plan dessiné comme celui de Saint-Gall. Les bâtiments sont donnés les uns à la suite des autres avec leurs dimensions et quelquefois leurs particularités. C’est à nous d’en imaginer la disposition générale et de comprendre les espaces les uns par rapport aux autres. Ainsi l’aile orientale au sud de l’église comporte en premier la salle capitulaire (Capitulum). C’est là une des premières mentions de ce type de salle bien connu par la suite, qui mesurait à Cluny 45 pieds sur 34 (un pied correspond à 0,3047 mètre ; un mètre correspondant à 3,281 pieds). Il était ouvert à l’ouest, donc sur le cloître, avec 12 baies géminées, selon une formule que l’on connaît à la même époque grâce aux vestiges conservés de la salle capitulaire de Saint-Bénigne de Dijon.

Restitution de la salle du chapitre de Saint-Bénigne de Dijon - (c) dessin : E. GAUGE
L’auteur du coutumier cite ensuite l’auditorium (le parloir) puis la camera. Cette dernière est une grande salle longue de 90 pieds qui évoque également la grande salle conservée à Dijon et que l’on appelle souvent « salle des moines », salle de travail qui peut être subdivisée pour diverses activités. C’est au dessus de ces pièces basses que se situe le dortoir qui, prenant toute la longueur, mesure 165 pieds pour 34 de largeur, éclairé de 97 fenêtres vitrées, large de deux pieds et demi, et hautes de la stature d’un homme debout levant les bras. Ces dimensions relativement vastes signifient que le programme de construction de ces bâtiments en pierre concernait plus d’une centaine de moines. Les conséquences de la vie quotidienne étaient mesurées avec une planification réfléchie, avec, par exemple, le bâtiment des latrines perpendiculaire à cette aile orientale, ou le local des bains avec douze étuves, ou encore le dépôt du linge à réparer, près de la porte du parloir, sans doute sous l’escalier du dortoir. On mentionne également un chauffoir petite et carré de 25 pieds de côté, qui précède, dans la description, le réfectoire.

Plan des emprises au sol selon les hypothèses émises à partir des fouilles de 2009 - CEM
Le réfectoire, long de 90 pieds, devait être parallèle à l’église abbatiale. Il mesurait 25 pieds de large et 23 pieds de hauteur avec huit fenêtres. A la suite se trouvait la cuisine des moines (Coquina regularis), puis celle des laïcs (Coquina Laicorum) de même dimension (30 pieds sur 25). Enfin le cellier de 70 pieds de longueur pour 60 de largeur. Il s’agit d’une vaste construction, probablement semblable à celle conservée à Tournus, qui devait se trouver dans l’aile en retour à l’ouest. L’auteur du coutumier ne le précise pas, mais la présence à sa suite de l’aumônerie, puis de la galilée, avant-nef de l’église abbatiale, indique que la description nous a ramené vers le nord et vers l’église.

Colonne du cloître du XIIème siècle - présentée dans le cadre de l'exposition "Cluny, apogée de l'art roman" - (c) cliché FCL
Ce plan de base des principaux éléments du dispositif claustral peut, dans sa topographie réelle, se dessiner suivant plusieurs hypothèses selon la place que l’on accordera aux éléments d’angles (chauffoir, cuisine). C’est ainsi que les plans restitués par Conant ou les frères Talobre, ou encore Clapham, s’ordonnent différemment. Les bases archéologiques manquent pour arrêter les hypothèses. Celles-ci tiennent également compte d’autres indications fournies sur la position et les dimensions d’autres constructions secondaires, et de grandes distances données en fin de texte. Les restitutions sont souvent trop influencées par le plan carolingien de Saint-Gall, ce qui induit quelquefois des parallèles et des comparaisons trop précises qui ne peuvent alors être que fortuites. Il est cependant vrai que cette organisation centrée autour d’une cour/cloître – sur laquelle le texte ne donne pas de détails – et selon des orientations particulières des bâtiments principaux, atteste d’une certaine continuité. Dispositifs en continuité des schémas carolingiens qu’affirment aussi les éléments restituables à Dijon et Tournus, également pour les débuts du XIème siècle.
Le cloître proprement dit, avec ses galeries, n’est pas décrit. Seul le texte de la Vie de saint Odilon écrit par Jotsaud au milieu du XIème siècle évoque le fait que l’abbé reçut de son prédécesseur un cloître de marbre.
On sait par ailleurs qu’à l’est de la salle capitulaire existait déjà à l’époque d’Odilon un oratoire Sainte-Marie, qui tenait une grande place dans la vie monastique pour les processions (comme la galilée) et les messes matutinales. Cet oratoire était en même temps l’église des malades. Il devait être ainsi à proximité de l’infirmerie qui à l’époque du Liber tramitis comportait déjà quatre cellules.
D’autre part, pour mieux comprendre l’évolution très progressive du site, on retiendra les dernières fouilles qui permettent de reconnaître plusieurs étapes dans l’aménagement des terrasses compensant le site naturel en pente vers la Grosne. C’est dans la seconde moitié du XIème siècle qu’apparaissent à cet endroit des zones d’ateliers pour les activités de l’abbaye et probablement pour la construction de la grande église, avec en particulier la présence d’une forge révélée par le volume important de dépôt de scories. C’est dans cette même zone orientale que s’installe à la fin du Moyen-Age un logis de l’abbé, avec appentis et latrines, reconnu par les fouilles et la documentation iconographique avant sa destruction au XVIIIème siècle.
A ces constructions décrites, il faut ajouter des lieux d’accueil pour les pèlerins et les laïcs, et un hospice, bâtiment de 130 pieds de long et 25 pieds de large, à proximité de la galilée. La situation de la plupart de ces constructions est surtout identifiable dans l’état suivant qui correspond à l’abbatiat de saint Hugues (1049-1109).
L’ensemble des bâtiments conventuels et dépendances était, avec l’église abbatiale, protégé par un système de défense dont les fouilles ont révélé sous le grand transept un élément de la partie nord, et auquel appartient également pour le secteur sud la base de la tour dite des Fromages.



