L'ENLUMINURE à CLUNY entre la fin du Xème et le début du XIIème siècle ~ 2ème partie.
Date de publication : 10/04/2011
Nous poursuivons notre étude sur l'enluminure du scriptorium de Cluny grâce à la suite de l'article de Charlotte Denoël, conservateur au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. Entrons dans l'âge d'or de l'enluminure clunisienne...
L'âge d'or de l'enlunminure clunisienne (fin XIème siècle - début XIIème siècle)

Ildefonse agenouillé devant la Vierge trônant ~ ms. 1650 f° 9v° tel qu'il était exposé au farinier de l'abbaye de Cluny à l'occasion de l'exposition "Cluny, apogée de l'art roman" ~ (c) cliché FCL 2010.
Si l’on a guère conservé de témoins enluminés datables des deux premiers tiers du XIème siècle, il en va toutefois autrement pour le tournant du XIème siècle : l’apogée de l’enluminure clunisienne se situe durant les deux dernières décennies de l’abbatiat de Hugues de Semur, qui gouverna Cluny durant un demi-siècle, de 1049 à 1109. Le 30 septembre 1088, celui-ci pose la première pierre de ce qui demeurera pendant longtemps la plus vaste église de l’Occident médiéval, Cluny III, dont la construction s’achève bien après la mort du saint abbé, en 1130. Avec ses 187 mètres de long, ses cinq nefs à onze travées et son chœur à déambulatoire s’ouvrant sur cinq chapelles rayonnantes, la Major ecclesia fait figure de phare de la Chrétienté médiévale. La nouvelle abbatiale, dont il ne subsiste aujourd’hui que de maigres vestiges, était en outre fastueusement décorée de peintures murales (dont une majestas Domini dans l’abside), d’un portail occidental et de chapiteaux historiés ou ornés de motifs végétaux d’inspiration corinthienne ou autre.

De gauche à droite : N.A.L. 1491, p. 264 et 265, détails ~ (c) B.N.F.
Cette impulsion créatrice neuve semble avoir rejailli sur le scriptorium de Cluny qui a donné à la même époque ses plus beaux chefs-d’œuvre. Pour la première fois dans son histoire, la décoration de plusieurs manuscrits est exécutée à l’aide d’une technique picturale raffinée et de matériaux recherchés tels que l’or, l’argent ou la pourpre, et un riche programme iconographique s’y déploie. C’est la cas d’un groupe de manuscrits réalisés aux alentours de 1100 ou peu après : l’Ildefonse de Parme (Parme, Biblioteca Palatina, ms. 1650), le Graduel (Latin 1087) et le Lectionnaire de Cluny (N. A. L. 2046 + Musée de Cluny, Inv. n° Cl. 23757), enfin, le fragment de Cleveland (The Cleveland Museum of Art, Inv. n° 68.190). Les traits archaïques et le style limousine de la période précédente font place ici à deux courants artistiques très différents, l’art germanique et l’art italo-byzantin, auxquels viennent parfois s’ajouter des éléments spécifiquement bourguignons.

Ildefonse écrivant ~ ms. 1650 f° 4v° ~ PARME, Biblioteca Palatina ~ (c) Biblioteca Palatina, Parme
L’Ildefonse de Parme, le fleuron du groupe auquel Meyer Schapiro a consacré une monographie et qui fait aujourd’hui l’objet d’un fac-similé dirigé par Giuseppa Zanichelli, renferme le traité polémique de l’évêque de Tolède (v. 607-667) sur la virginité de Marie, De virginitate perpetua sancte Mariae (f° 5-102). Ce traité est précédé de l’Eloge d’Ildefonse par son successeur à l’évêché de Tolède, Julien (f° 1 v° -3 v°), et suivi d’un court texte composé par le moine Gomez pour l’évêque du Puy Godescale (f° 102) puis d’une Vie d’Ildefonse (f° 103-111). Le manuscrit n’est pas daté, mais l’identification de la main du copiste avec celle qui a transcrit le début des Annales de Cluny N. A. L. 1497, f° 1-4) entre 1088 et 1109, fournit une fourchette chronologique relativement étroite, aux alentours de 1100. Sa destination, en revanche, est plus discutée : les noms d’Alphonse VI, roi de Castille et de Leon (1072-1109), de Bernard de Sauvetat, qui fut moine à Saint-Orens d’Auch puis abbé de Sahagùn avant de devenir archevêque de Tolède 51086-1126), et de Pietro, évêque de Pampelune (1083-1115), ont été successivement évoqués, en raison des liens étroits, spirituels ou matériels, qu’ils entretenaient avec Cluny, sans que la question puisse être définitivement tranchée. Toujours est-il que le manuscrit se trouva très tôt en Espagne, où il fut copié vers 1200 (Madrid, Biblioteca nacional, ms. 10087), avant de rejoindre les collections de la bibliothèque palatine de Parme, fondée par le duc Philippe de Bourbon (1749-1765).

Ildefonse agenouillé devant la Vierge trônant ~ ms. 1650 f° 9v° ~ PARME, Biblioteca Palatina ~ (c) Biblioteca Palatina, Parme
La partie centrale du manuscrit, le Traité sur la virginité d’Ildefonse, est luxueusement décoré d’un cycle de 35 enluminures représentant Ildefonse et ses adversaires en train de débattre au milieu de païens et de juifs ou bien des personnages de l’Ancien Testament, d’encadrements et de très nombreuses initiales ornées. Ce soin apporté au décor est tout à fait surprenant à cette époque dans la mesure où il s’agit d’un manuscrit non liturgique. Les deux enlumineurs qui ont réalisé la décoration incarnent respectivement les deux tendances stylistiques présentes dans le scriptorium de Cluny : le principal, « l’enlumineur d’Ildefonse », responsable de la quasi-totalité des illustrations, est profondément imprégné de culture ottonienne ; le second, surnommé le « Maître du Colophon », en référence à la partie du texte qu’il a illustrée et auquel nous devons seulement deux peintures, se rattache, quant à lui, à un courant italo-byzantin que l’on retrouve dans plusieurs autres manuscrits de Cluny.

N. A. L. 1497, f° 1, détail ~ (c) B.N.F.
Dans les compositions du premier enlumineur (f° 4 v°, 5, 9 v°), l’emploi abondant de l’or, de l’argent et de la pourpre, les coloris saturés, les lourds traits noirs qui soulignent les figures, leurs postures rigides, les fonds architecturaux imposants, le décor varié et luxuriant des encadrements, garnis de motifs géométriques ou végétaux, les initiales or our argent au cadre fendu rouge orangé, ornées de spirales de rinceaux, d’entrelacs, de bagues, de trèfles et de pommettes, dénotent une influence typiquement germanique, celle des manuscrits ottoniens tardifs produits dans une aire géographique large incluant la Bavière, la Rhénanie et le lac de Constance. Les relations étroites que les abbés Odilon et Hugues entretenaient avec les empereurs de l’époque sont très probablement à l’origine de la diffusion de ce courant artistique à Cluny. Les traits germaniques y sont cependant parfois teintés d’apports typiquement clunisiens, en particulier dans les initiales, où les petits traits qui unissent souvent les trois lobes des trèfles, à la manière d’un « V » incurvé, se retrouvent dans de nombreux manuscrits produits dans le scriptorium de Cluny avant ou après 1100.

N. A. L. 2247, f° 197 v°, détail ~ (c) B.N.F.
La partie primitive du Latin 17742 (f° 1-105 v°), qui renferme un martyrologe et des péricopes copiés vers 1087-1095, puis apportés au siècle suivant dans le prieuré parisien de Saint-Martin-des-Champs, et l’unique initiale qui orne le début des Annales de Cluny transcrit par le scribe de l’Ildefonse (N. A. L. 1497, f° 1) en offre deux exemples bien caractéristiques. Au début du XIIème siècle, ce style ottonien-clunisien fleurit dans la majorité des manuscrits de l’abbaye, comme en témoignent les N. A. L. 1491 (Dialogues de saint Grégoire et Vies des Pères), 1496 (Vies et opuscules de divers abbés de Cluny), 2246 (Lectionnaire de Cluny, f° 79 v°), 2247 (Homélies de saint Augustin sur l’Evangile de saint Jean) ou 2694 (Jean Cassien, récemment acquis par la Bibliothèque nationale de France et dont le cahier détaché est conservé à Mâcon, BM ms. 82), pour ne citer que ceux-ci. Tous ces manuscrits ont pour point commun d’être décorés d’initiales rouge orangé, tantôt dorées tantôt laissées vierges, sur fond polychrome pourpre, vert et/ou bleu ; le cadre des initiales est bagué et l’intérieur orné de rinceaux à feuilles pommetées ou tréflées ; parfois, les lobes des trèfles sont rehaussés de petits traits avec ou non des petits cercles à leurs extrémités (cf. N. A. L. 2247, f° 197 v°).

Saint Pierre dormant en prison ~ Latin 1087, f° 75bis v° ~ (c) B. N. F.
L’enlumineur d’Ildefonse a laissé un autre témoignage de sa main dans le graduel de Cluny (Latin 1087), dont le feuillet 75bis v° renferme un fragment de dessin représentant Pierre dormant dans sa prison, entravé par de lourdes chaînes, juste avant que l’ange ne le libère de sa baguette (dont un morceau touche l’épaule du saint). Peu courant dans l’art médiéval, cet épisode rappelle que saint Pierre était le patron de Cluny qui possédait une relique de ses chaînes, et que l’abbaye était placée directement sous la dépendance de la papauté. Ce n’est donc pas une coïncidence si cet épisode est également figuré dans le Lectionnaire de Cluny (f° 113 v°). Les épais contours noirs qui soulignent ici la figure de saint Pierre, ses vêtements aux plis fortement stylisés, l’encadrement souligné de rouge et garni d’argent et les coloris se rapprochent des peintures de l’Ildefonse.

Saint Pierre en prison visité par l'ange du Seigneur ~ Lectionnaire de Cluny (N. A. L. 2246 f° 113 v°) ~ (c) B.N.F.
Ces remarques s’appliquent également aux initiales rouge orangé, or et argent, pommetées et tréflées (cf. f° 70, 76), et aux frises ornementales esquissées sur un feuillet de parchemin demeuré à moitié blanc (f° 65 v°). C e style ottonien-clunisien a eu des répercussions dans d’autres régions, en particuliers à Saint-Martial de Limoges, soumise à Cluny en 1062. La Vie de saint Martial, originaire de cette abbaye et contemporaine de l’Ildefonse, en présente des traces évidentes (Latin 5296A).

Latin 70, détail ~ (c) B.N.F.




Exposition d'enluminures à La Chaise-Dieu
Les 1, 2 et 3 juillet prochains, le Réseau Européen des Sites Casadéens (éléments architecturaux ou paysagers liés historiquement à l'abbaye de La Chaise-Dieu) fête ses 10 ans. A cette occasion, vous pourrez retrouver une exposition de Pascal Meier, artiste suisse qui exposera 25 miniatures issues de son travail sur l'Apocalypse de Jean.
Pour plus d'informations, contactez-nous sur www.casa-dei.eu ou sur Facebook : http://www.facebook.com/[…]/profile.php?id=100001944714615
Bonne journée !