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blog - ARCHIVES - Abbaye de Cluny 910-2010

Auteur : P. Frédéric Curnier-Laroche

portrait du redacteur Frédéric CURNIER-LAROCHE est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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L'ABBAYE et le BOURG ABBATIAL

Date de publication : 18/12/2010

Cluny est, selon Didier Méhu, le prototype du bourg monastique, né aux portes de l’abbaye, suscité par le mode de vie des moines, encouragé par des privilèges pontificaux qui en font une terre d’asile, dominé fermement par l’abbé et ses adjoints. L’histoire commence dans l’harmonie idéale entre les moines et le « populus », mais les intérêts des deux parties tendent vite à diverger.

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Il est bien difficile de dire à quoi ressemblait Cluny en 910. Le duc d’Aquitaine y séjournait parfois pour chasser, et l’on compte, comme nous l’avons déjà vu, au moins une chapelle parmi les biens concédés aux moines. Les traces ténues repérées au fil des sondages archéologiques ont confirmé l’occupation très ancienne de la vallée de la Grosne. Une voie romaine longeait la rive gauche et menait vers Autun. Au moins deux toponymes « En Paradis », témoins généralement d’une nécropole en plein champ, sont attestés près de l’ancienne abbaye. Mais rien ne signale l’existence d’un hameau ni même d’un village dans le vallon de Cluny avant l’installation monastique.

 

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Hypothèse du développement topographique du bourg de Cluny : A- Quartier Saint-Mayeul vers l'an Mil ; B- Quartier Mercière-Notre-Dame milieu du XIème s. ; C - quartier des portes de l'abbaye fin XIème s. ; D - Quartier Saint-Odon fin XIème s. début XIIème s. ~ Carte de Didier Méhu, d'après P. Dixon et G. Meirion-Jones.

 

Le développement du bourg n’est pas un processus homogène. Il part de plusieurs pôles qui ne se rejoignent que plus tard pour former une agglomération. Les pôles sont naturellement les lieux de culte. On en dénombre quatre à Cluny, que les abbés construisent au cours du XIème siècle : Saint-Mayeul vers l’an mil, Sainte-Marie et Saint-Odilon vers 1070, Saint-Odon vers 1090 (rebaptisé Saint-Marcel au XIIe siècle). La chapelle Saint-Odilon, sur la colline méridionale, n’attire jamais un noyau de population durable, mais c’est le cas des trois autres qui deviennent paroissiales au XIIe siècle.

 

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Saint-Mayeul , le mur sud conservé en élévation. Cliché I. Paillet (c) Editions Faton. 

 

Une clôture légère, appelée claustra dans un texte de 1126, marque une première rupture entre le bourg et l’extérieur. Si l’on s’en tient à la mention laconique d’une chronique du XVème siècle, une muraille aurait été construite vers 1180 grâce au produit de dîmes clunisoises. La population se sédentarise, s’établit dans le cadre paroissial, et finance ainsi son propre enfermement. Le petit monde de Cluny est né.

 

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Enceinte urbaine de Cluny : la tour Saint-Mayeul (XIVème- XVème s.) 

Au début du XIIème siècle, les bourgeois de Cluny apparaissent en groupes parmi les témoins des chartes. C’est un signe indéniable de reconnaissance, la preuve que les moines estiment désormais nécessaire de les consulter pour garantir la paix. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une émancipation. Les bourgeois sont associés aux serviteurs de l’abbaye et sont confondus dans la catégorie du populus dont la tâche première est de servir l’abbaye par leurs dons ou leur travail.

 

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Au fur et à mesure que le bourg se développe, les moines s’efforcent d’étendre leur emprise sur lui. En 1080, l’abbé Hugues obtient d’un légat de Grégoire VII la première délimitation d’une zone immune englobant le bourg. Quinze ans plus tard, Urbain II délimite l’aire de la justice de saint Pierre, administrée par l’abbé : le bourg est englobé. En 1107, le pape Pascal II exempte de péage tous ceux qui se rendent à Cluny ou en partent à l’intérieur d’une zone d’environ 30 km de rayon. Les bourgeois, qui pratiquent le commerce, sont implicitement visés.

 

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 Les portes d'honneur de l'abbaye de Cluny - XIIème s. - lithographie d'après E. Sagot

 

Les reliques accumulées depuis un siècle et la louange des moines font de Cluny un lieu d’asile dont les abords sont eux-mêmes protégés de manière dégressive au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’abbaye. Aussi n’est-il pas pensable d’imaginer pour les résidants de cette « terre sainte » un statut autre que celui de serviteurs des hommes de Dieu. Les moyens sont multiples. Les hommes les plus riches se dépouillent d’une partie de leurs biens au profit des moines. Les plus humbles travaillent sur leurs terres ou dans leurs officines.

 

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 Le bourg de Cluny à la fin du Moyen Age - carte de D. Méhu.

 

Pons de Melgueil s’associe les marchands en favorisant l’orientation de l’abbaye vers l’économie monétaire. A la demande de Pierre le Vénérable, les clunisois doivent fournir pendant un mois et demi l’argent nécessaire pour l’achat du pain, des fèves et de la graisse consommés au réfectoire. Ils payent un cens spécial pour financer les « générales » des moines, ces plats supplémentaires d’œufs, de fromage et de poisson servis occasionnellement, et ils versent à l’aumônier les revenus des fours de la ville. Aux plus riches, Pierre propose des emprunts ou des places de ministériaux. Puis il fait prêter le serment à tous les hommes âgés de plus de 15 ans de défendre manu militari l’Eglise clunisienne en cas de menace. Ceux qui meurent au combat seront commémorés comme les moines.

 

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 Serment des bourgeois de Cluny et hommes des doyennés à Pierre le Vénérable ~ Bibliothèque nationale de France, Ms. Nouv. Acq. Lat. 2265, pièce n° 7 ~ Photo BNF

 

Etienne 1er négocie avec les vieillards du bourg la première charte de coutumes vers 1170. La condition de bourgeoisie naît de la résidence d’un mois et un jour et de l’appartenance à une paroisse. En matière de justice et d’administration, labbe conserve l’essentiel des prérogatives. La charte s’applique surtout à fixer le taux des redevances et des amendes prélevées par les officiers monastiques.

 

 

 

De 1150 à 1300, les habitants honorent correctement leur service. Ils combattent jusqu’à se faire massacrer en 1166 et défendent les moines à plusieurs reprises au début du XIIIème siècle. Le contrat fonctionne tant que les deux parties respectent leurs engagements. En 1206, les officiers monastiques pressurent plus que de coutume les habitants pour financer une guerre contre le seigneur de Berzé. Les clunisois se conjurent et tentent d’imposer une commune. L’incident est de courte durée. L’abbé Hugues V fait jurer la dissolution du serment communal en promettant le respect des coutumes ancestrales. Il conserve tous ses droits juridictionnels. Sur le sceau de cet acte figure l’église abbatiale entourée de la légende de la ville, Sigillum villae Cluniacensis : la ville et l’abbaye, unies.

 

 

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 Cluny vers 1300, d'après F. Quénard

 

Deux siècles et demi plus tard, nous retrouvons les bourgeois de Cluny au sortir de la guerre de Cent Ans. Les clunisois ont obtenu du roi le droit de lever un impôt pour réparer leurs murailles, ce qui leur a donné l’occasion de mettre sur pied une première administration. Le capitaine dirige les opérations de guet. Des représentants de chaque paroisse sont élus pour prélever les impôts. Le notariat public se développe. Les assemblées d’habitants sont plus fréquentes, toujours réunies en présence d’un officier monastique, mais parfois aussi subrepticement. En 1451, une poignée de notaires se proclament « consuls et juges », achètent une maison devant l’église Notre-Dame pour déposer les archives et les armes de la communauté, réunir les assemblées et les banquets confraternels. Le grand prieur s’oppose aussitôt à cette nouveauté. La maison est mise sous scellées et les deux parties convoquées devant les juges royaux de mâcon. Un an après, un second procès s’ouvre. Les habitants ont détourné l’argent prélevé pour l’entretien des murailles. Ils refusent d’entreprendre les travaux nécessaires et ne veulent plus effectuer le guet sur les murs de l’abbaye. Les deux procès s’achèvent en même temps, au bout de…dix ans ! les habitants perdent tout ; ils n’obtiendront un hôtel de ville qu’au début du XVIIème siècle, et dans la foulée, de nombreux droits d’usage dans les bois et les prés sur lesquels les moines n’avaient jamais voulu céder auparavant.

 

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 Maisons de la petite rue Lamartine à Cluny ~ Lithographie d'après E. Sagot