L'ABBATIAT d'ODILON - 2ème partie
Dernière modification le 19 mars 2010Dans la lignée de ces prédécesseurs, Odilon développe le rôle politique et spirituel de Cluny en étant à l'origine de la "Paix de Dieu"

En 1031, Geoffroy, évêque de Chalon, demande au pape Jean XVIII le siège épiscopal de Lyon pour Odilon. « C’était, dit Raoul Glaber, le vœu général du clergé et du peuple. » Jean XVIII lui envoya l’anneau et le palium avec le titre d’archevêque, et lui ordonna de s’occuper de son élection. L’abbé répondit par un refus et garda ces insignes pour les remettre au prélat qui serait nommé. Cette réponse mécontenta vivement le pape, et il en adressa à Odilon de sévères reproches : « Beaucoup de choses paraissent bonnes, qui ne le sont pas réellement ; beaucoup de tes actes peuvent te paraître bons, qui ne le sont pas à nos yeux. Il est écrit que si tu demandes, tu dois écouter à ton tour. Or, qu’y a-t-il de plus saint dans un moine, de plus louable dans un chrétien, que l’obéissance ? L’obéissance, selon le prophète, n’est-elle pas meilleure que le sacrifice (R 1,15), et le Seigneur lui-même n’a-t-il pas dit : je veux l’obéissance et non le sacrifice ? par quels éloges Benoît a exalté l’obéissance, il est inutile de le rappeler ; car, tu ne l’ignores pas ; nous avons appris l’injure que tu as faite à la sainte Eglise de Lyon ; elle te réclamait comme époux et tu lui a craché à la face. Nous ne parlerons pas du tort que tu as causé à ce saint peuple en refusant sa direction, par préférence pour ton genre de vie. […] Si tu ne consens à prendre la direction de l’Eglise que tu as dédaignée, attends-toi à éprouver toute l’amertume et la sévérité que la sainte Eglise romaine fait peser sur ceux qui le méritent, car tu seras coupable de la perte de tous ceux à qui, par ton exemple salutaire et par ta doctrine, tu aurais pu être utile. » (Act. Ord. S. Bened., saec. VI, Elogium Odilonis, ch. VII). Odilon ne revint pas sur sa décision.
C’est au début de son abbatiat que sont rédigées les coutumes anciennes de Cluny, les Consuetudines antiquiores, entièrement consacrées aux usages liturgiques de l’abbaye. Dans les années 1030, il fait établir un recueil de coutumes destinées à l’ensemble des établissements clunisiens.
Une caractéristique du moine clunisien est qu’il apparaît comme le principal intermédiaire entre l’ici-bas et l’au-delà. Odilon est le promoteur de l’institution de la commémoration des fidèles défunts (cf. l’article du 31 octobre 2009 sur ce même blog, avec tous les détails).
Odilon et la Trêve de Dieu
Beaucoup de seigneurs locaux et régionaux n’ont de scrupules à harceler les prieurés clunisiens qui, appauvris, ne pouvaient plus entretenir leurs églises, célébrer dignement le culte, pourvoir à l’hospitalité des voyageurs et aux aumônes faites aux pauvres. Le pape Benoît VIII engagea les déprédateurs à se repentir. Ni les supliques, ni les anathèmes, pas plus que les excommunications, ne furent efficaces. Aux moindre prétexte, les usurpateurs renouvellaient leurs attaques et chercher à lasser les moines en leur arrachant des concessions. Aucune institution particulière ne pouvait assurer la paix et la sécurité.
L’abbé de Cluny s’associe à d’autres ecclésiastiques dans le but d’arrêter ou de suspendre les guerres intestines qui étaient cause de grands maux. La « Paix de Dieu » se propagea d’abord activement dans le clunisois, où l’abbaye comptait le plus grand nombre de dépendances. Elle fut ensuite adoptée par les ducs de Bourgogne, les sires de Bourbon et dans le duché d’Aquitaine. Odilon met en place à Cluny la liturgie de la clameur, c’est à dire de la plainte sacrée : à la messe dominicale, entre le Credo et le Notre Père, les moines desservants déposent le crucifix, l’évangéliaire et les reliques sur une pièce d’étoffe grossière étendue à même le sol, devant l’autel. Ils se prosternent, chantent le psaume 74 « Pourquoi, Dieu, ce rejet sans fin ? », puis le prêtre prononce la clameur, implorant l’aide divine contre les « hommes d’orgueil et d’iniquité qui envahissent, pillent, dévastent les terres du sanctuaire et celles des églises qui dépendent de lui. ». Les jours de Clameur, les habitants du bourg et des environs de Cluny sont convoqués dans la grande église, à la messe matutinale, lors de laquelle un moine monte en chaire pour énoncer les tribulations subies par le monastère et les malédictions encourues par les malfaiteurs… étant l’un des principaux promoteurs de la Trêve de Dieu, l’abbé de Cluny veut limiter dans le temps les conflits armés. Elle trouve sa version définitive en 1041 au Concile d’Arles « Il arriva, dit Raoul Glaber, que les peuples d’Aquitaine, puis peu après ceux de toute la Gaule, adoptèrent une mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. […] tout le monde convint aussi, dit-on, de donner à cette loi le nom de Trêve du Seigneur. ». Elle interdit aux seigneurs de prendre les armes le jeudi, le vendredi, le samedi et le dimanche, en commémoration des jours de la semaine sainte, ainsi que durant les grandes fêtes liturgiques. Le respect de la trêve est récompensé par l’absolution, et l’anathème en punit l’infraction que seul un long pèlerinage peut racheter. Selon Hugues de Flavigny, la Trêve de Dieu fut établie et confirmée en l’an 1041.
Les pauvres et les moines entretiennent une étroite parenté : volontairement ou non, chacun d’eux vit dans la pénitence salutaire et renonce à l’idéal du monde. Les laïcs bienfaiteurs du monastère attendent donc des moines qu’ils prient, célèbrent des messes et distribuent des prébenades aux pauvres en leur mémoire, pour le salut de leur âme, comme ils le font pour les mebres de la communauté monastique… A Cluny se noue ainsi un perpétuel dialogue entre les vivants et les morts, entre les riches et les pauvres.

L’assistance aux pauvres, à laquelle une part importante du budget de l’abbaye est consacrée, constitue ainsi à elle seule une autre caractéristique de l’Eglise Clunisienne. Se définissant comme des pauvres volontaires, les moines doivent traiter les vrais pauvres comme eux-mêmes. Afin de secourir les victimes de la terrible famine des années 1032-1033, Odilon n’hésite pas à faire fondre les pièces les plus précieuses du trésor abbatial. C’est l’aumônier de l’abbaye, appelé à Cluny elemosynarius, c’est à dire « bienfaiteur », qui est chargé de veiller sur les enfants, aveugles, veuves, paralysés… qui frappent à la porte du monastère. Il leur fournit de la nourriture, du bois de chauffage, des vêtements en les visitant chaque semaine. Il a aussi la responsabilité des « prébendés » de Cluny, les 18 pauvres vivant en permanence à l’abbaye qui les entretient entièrement, en leur demandant toutefois de se conduire en bons chrétiens et d’assister aux offices nocturnes.
Tombé malade dès 1046, Odilon meurt lui aussi à Souvigny dans la nuit du 31 décembre 1048 au premier janvier 1049 à l’âge de 86 ans. Il sera canonisé dès 1055. A sa mort l’abbaye compte environ 80 moines, sans compter les novices et les oblats qui constituent, juqu’au milieu du XIème siècle, la majorité des nouvelles recrues du monastère



