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blog - ARCHIVES - Abbaye de Cluny 910-2010

Auteur : P. Frédéric Curnier-Laroche

portrait du redacteur Frédéric CURNIER-LAROCHE est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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La MAIOR ECCLESIA

Date de publication : 12/01/2011

La « Maior ecclesia », plus souvent appelée « Cluny III », constitue à la fin du XIème siècle le chantier le plus prestigieux de l’occident médiéval. Aucun autre édifice contemporain, aucun autre projet ne peut rivaliser avec la troisième abbatiale de Cluny. Sa construction est intimement liée au développement de l’abbaye qui se situe à l’apogée de l’« Ecclesia cluniacensis » dans le monde et dans l’Eglise. La réalisation de Cluny III constitue également une véritable révolution architecturale, significative des ambitions clunisiennes.

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 Le bras sud du grand transept de la Maior ecclesia vu depuis la porte d'honneur de l'abbaye de Cluny.                  (c) cliché FCL

 

Comme nous l’avons vu précédemment (Cf. l'article "Cluny III - les origines" du 2 décembre 2010), l’abbé Hugues de Semur est le commanditaire de l’édifice. Le financement de cette énorme construction est assez mal connu et les textes restent muets sut l’organisation du chantier. Dans la première moitié du XIIème siècle, les Vitae Hugonis relatent la genèse du projet à travers le récit du moine Gunzo, présenté comme le maître d’ouvrage.

Plus concrètement, on sait que le roi Ferdinand de Castille s’était engagé à verser à l’abbaye de Cluny mille pièces d’or nommées couramment « mancus » . En 1077, son fils Alphonse double cette redevance. Selon les vœux du monarque espagnol, l’or devait servir à acheter du blé. Il semblerait que cette somme ait servi directement au chantier de la nouvelle abbatiale. Plus tard, une importante donation d’Alphonse est rapportée par une lettre du roi à l’abbé Hugues : 10000 talents doivent être remis à Cluny pour « ecclesia quam édificatis ». Selon les diverses études, la lettre remonterait au plus tard à 1080. Il s’agit d’une des nombreuses donations afin d’obtenir la prière d’intercession des moines. Les historiens s’accordent à penser que cette importante somme à servi à engager les travaux de la troisième abbatiale, dont la fondation remonte au 30 septembre 1088. On ignore cependant le nombre et les dates des autres contributions promises.

 

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 Dédicace de Cluny III par Urbain II le 25 octobre 1095 Manuscrit Latin 17716 f°91r - Bibliothèque Nationale de France, PARIS

 

En 1095, le pape Urbain II consacre l’autel majeur et l’autel matutinal, alors que trois premières chapelles sont consacrées par l’archevêque Daimbert de Pise, l’archevêque Hugues de Lyon et le cardinal-évêque de Segni.

Le plan de la Maior ecclesia et le pèlerinage ad limina placent Cluny parmi les églises de pèlerinage et met en lumière une de ses nombreuses fonctions. En effet, pour répondre aux exigences liturgiques propres à la vénération des reliques fondatrices de l’Eglise qu’elle abrite, elle adopte le plan des grandes basiliques qui lui sont contemporaines. Ce sont des édifices à plusieurs nefs, pourvus d’un transept débordant et d’un chevet à déambulatoire avec chapelles rayonnantes. Nous retrouvons à Cluny une référence évidente aux premières grandes basiliques romaines avec le vaisseau à cinq nefs.

 

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 Plan des abbatiales de Cluny III et de Vezelay à la même échelle - CEM

 

 

Ainsi comparée aux églises martyriales dont les principaux exemples se trouvent à Rome ou dans les lieux saints, la nouveauté du plan roman et clunisien se trouve dans la présence du déambulatoire à chapelles rayonnantes et dans la multiplication des chapelles pour les offices privés. Le doublement du transept à Cluny répond à ce besoin d’autels pour la célébration des messes votives ; à l’instar des églises clunisiennes du XIème siècle, Cluny III est précédée d’une avant-nef ou galilée. Sa construction remonte à la deuxième moitié du XIIème siècle, mais la structure était prévue dès l’origine.

 

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Reconstitution de l'élévation de la Maior ecclesia 

 

 

Selon Anne Baud, l’aspect traditionnel de la construction de cette troisième abbatiale réside dans le choix et la mise en œuvre des matériaux d’origine locale : les murs sont majoritairement réalisés en moellons selon le système de la construction horizontale. La taille des pierres, les arcs à double ou triple rouleaux clavés, mes joints marqués à la truelle sont autant de composantes caractéristiques des édifices du XIème siècle. En revanche, l’introduction du grand appareil dans tous les éléments architectonique est novatrice en Bourgogne. Cluny n’est pas précurseur dans l’usage de cette mise en œuvre, mais néanmoins, la combinaison de la pierre de taille est des moellons est systématisée dans la construction de l’abbatiale : d’un côté l’édification de l’ossature, de l’autre la construction des murs. L’analyse architecturale de la troisième travée du bras sud du grand transept a mis en évidence un autre aspect lié à l’utilisation du grand appareil : afin de rivaliser avec l’architecture monumentale antique, de nouveau en référence à Rome, mes constructeurs utilisent cet appareil sous forme d’un mince parement intérieur ; il s’agit alors davantage d’un apport esthétique que d’un apport structurel. A la charnière du XIème et du XIIème siècle, le chantier de Cluny est le premier à réaffirmer aussi nettement ce retour à l’antique.

 

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Vues de la Maior ecclesia depuis le bras sud  du grand transept en réalité augmentée. Projet du Centre des Monuments Nationaux et du Centre des Arts et Métiers ParisTech de Cluny - (c) cliché FCL

 

Le choix des élévations est donc une manifestation immédiate de la magnificence du projet clunisien mené par un ou plusieurs architectes de génie. L’organisation des élévations ne répond pas aux mêmes nécessités liturgiques qui sont imposées au plan ; seule la volonté d’exception et le désir de grandeur et de beauté guident le projet. Seules, aussi, les limites techniques s’opposent au gigantisme et à la hauteur d’un vaisseau baigné de lumière. Le désir d’élever la voûte au-delà des limites testées, pousse les constructeurs à investir tous leurs efforts dans de nouvelles formules technologiques que l’on peut qualifier d’audacieux pari.

 

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Vue partielle du bras sud du grand transept - (c) cliché FCL 

 

S’élevant à 10 m plus haut que les plus grandes églises qui lui sont contemporaines, les élévations clunisiennes font appel à un mode architectural différent. On ne recherche pas tant le contrebutement des structures par d’autres structures que l’établissement d’une ossature grâce à une ingénieuse articulation des supports, considérés comme squelette de l’édifice ; il n’est plus besoin de tribunes comme à Saint-Jacques-de-Compostelle ou à Sainte-Foy-de-Conques et l’élévation, en référence à la Rome antique, s’enrichit d’arcatures aveugles décorées de lobes, de pilastres et de fenêtres hautes. L’introduction de la voûte en berceau brisé est l’un des facteurs déterminants de la réussite de l’élévation ; elle sera utilisée pour la première fois dans l’histoire de la construction romane.

 

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Partie haute de l'élévation du grand transept - (c) cliché FCL 

 

La conception de ce système architectonique fait partie du projet d’origine, mais la réalisation s’opère en plusieurs étapes que manifestent clairement les changements de parti, visibles dans les diverses ruptures des maçonneries.

 

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Image en réalité augmentée de la galilée et du porche d'entrée de Cluny III - Projet du Centre des Monuments Nationaux et du Centre des Arts et Métiers ParisTech de Cluny - (c) cliché CEM
 

 

Image de prestige de l’Ecclesia cluniacensis, l’église abbatiale s’affirme comme le symbole de l’Eglise nouvelle. L’observance de la liturgie clunisienne, issue de la tradition monastique, explique certains partis pris dans la réalisation de son plan comme la galilée, antichambre du ciel, ou l’approfondissement du chœur destiné à accueillir l’importante communauté monastique.

 

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Le développement des parties orientales et les nombreux clochers font du chevet un exemple unique dans l’histoire de l’architecture ; les tours particulièrement élevées affirment la puissance de l’abbaye. Visibles de loin, elles confèrent à Cluny l’image de phare de la chrétienté médiévale. La combinaison du chevet développé à deux transept et du vaisseau à cinq nefs est peut-être l’expression spatiale et symbolique de l’alliance des cieux et de la terre. Cluny, reliquaire de tous les saints, en commençant par les apôtres Pierre et Paul auxquels est confiée l’abbaye, est tournée vers l’assemblée des fidèles, qui elle-même est portée par la prière des moines, « entre ciel et terre ». Cluny se veut incomparable et, de fait, y parvient.

 

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