LA GALILEE CLUNISIENNE
Date de publication : 16/10/2010
De nombreuses églises clunisiennes, à l’instar de Cluny II et Cluny III, étaient précédées d’avant-nefs occidentales surmontées de tours, appelées dans les texte médiévaux des galilées. Nous vous proposons l’étude de Kristina Krüger, datant de 2002, et intitulée : « la galilée clunisienne ».
La plus ancienne mention d’une galilaea ou galilée se trouve dans la description de l’église et des bâtiments de Cluny II donnée dans le Liber tramitis, coutumier clunisien du temps de l’abbé Odilon, rédigé entre 1027 et 1048. Il s’agit d’un édifice situé devant l’église, qui mesure 65 pieds de longueur et est surmonté à l’ouest de deux tours. Si sa fonction n’est pas précisée, les prescriptions liturgiques du Liber tramitis nous montrent toutefois qu’elle servait avant tout de lieu privilégié pour les stations solennelles des grandes processions ayant lieu les jours de fêtes et les dimanches. A ces occasions, des laïcs éventuellements présents devaient se tenir dans l’atrium subter turres, c'est-à-dire à l’extrémité occidentale de la galilée ou, plus vraisemblablement, dans une cour au pied des tours devant la galilée elle-même.

L'avant-nef de l'abbatiale Saint Philibert de Tournus
Au cours de ses fouilles de l’abbaye de Cluny, l’archéologue américain K. J. Conant a aussi retrouvé des restes de la galilée de Cluny II. Mais la faiblesse matérielle des structures qu’il mit au jour ne nous permet pas d’affirmer qu’il s’agissait d’un édifice à trois nefs, érigé contre la façade de l’église plus ancienne, consacrée en 981, et donc probablement datant de l’abbatiat d’Odilon (994-1048). Par contre, les plans et dessins de Conant, qui restitue une galilée à coupe basilicale, raccourcie au profit d’un atrium de type paléochrétien, sont à regarder comme hypothétiques, d’autant plus qu’ils ne reposent pas sur des données archéologiques. Pour cette raison, C. Sapin a proposé un plan de la galilée « corrigée » d’après les mesures du Liber tramitis, et plaidé en même temps pour une restitution de l’intérieur à deux niveaux, en s’appuyant sur l’avant-nef de Tournus qui date aussi de la première moitié du XIème siècle et montre un plan comparable à celui de la galilée de Cluny ainsi qu’une élévation à deux étages.

La chapelle supérieure de l'avant-nef de Romainmôtier (détail)
On peut même aller plus loin que C. Sapin et affirmer que les avant-nefs romanes à deux étages en Bourgogne et dans les régions voisines constituent un type d’avant-corps occidental spécifiquement clunisien, car elles font toutes partie de monastères clunisiens ou d’abbayes ayant des liens étroits avec Cluny. De plus, avant le milieu du XIIème siècle, la désignation de galilaea pour un édifice ne se trouve que dans des monastères réformés par Cluny ou ayant adopté les coutumes clunisiennes. Dans la première moitié du XIème siècle, des avant-nefs à deux étages existent, outre à Tournus, abbaye gouvernée à cette époque par des abbés entretenant des relations étroites avec Cluny, dans les prieurés clunisiens de Romainmôtier et Payerne (avant-nef de la première église mise au jour en fouille), ainsi qu’à Saint-Germain d’Auxerre, réformée par Cluny à la fin du Xème siècle, où l’avant-nef carolingienne est remplacée à cette époque par une nouvelle construction à deux niveaux.

L'avant-nef de Paray-le-Monial (vue de l'ouest)
Dans la deuxième moitié du XIème siècle et la première moitié du XIIème siècle, des avant-corps ou porches à deux étages sont construits aux prieurés de Paray-le-Monial, Payerne (édifice existant) et Charlieu. Mais même quand on abandonnait le concept de l’avant-nef à deux étages au moment de la construction de Cluny III, on gardait une forme réduite de l’étage, en aménageant la chapelle à abside en encorbellement dans l’épaisseur du mur de façade au dessus du portail de la nef, comme cela est documenté pour Cluny III par les descriptions du XVIIIème siècle. A Vezelay, abbaye soumise au contrôle de l’abbé de Cluny, l’abside s’ouvre sur la tribune orientale de l’avant-nef au-dessus du grand tympan. Au prieuré clunisien de Souvigny enfin, où se trouvent les restes d’une avant-nef à un seul niveau, le rôle de l’étage est joué par la tribune entre les murs de façade de l’église, située immédiatement à l’est de l’avant-nef. La persévérance des chapelles hautes des avant-nefs clunisiennes nous montre donc que celles-ci étaient au moins aussi importantes que le rez-de-chaussée servant aux stations des grandes processions. Il est donc difficilement concevable que la galilée de Cluny II eût été la seule avant-nef clunisienne dépourvue d’étage.

L'avant-corps et l'église de Payerne (vue de l'ouest)
En l’absence de textes expliquant sa fonction, le nom galilaea lui-même nous permet des éclaircissements instructifs. En fait, la signification théologique de ce nom est au centre d’un débat exégétique depuis l’Antiquité tardive. Ce débat tourne autour des apparitions du Christ ressuscité après sa crucifixion, dont l’une, annoncée de manière prophétique par Jésus lui-même, eut lieu sur une montagne en Galilée (Mt 28, 16-20, ainsi que Mc 14,28 ; 16,7 et Mt 26, 32 ; 28, 7 ; 28, 10). L’exégèse du nom de ce pays biblique du nord de la Palestine, élaborée d’abord par Augustin, fut par la suite reprise, modifiée et développée par des auteurs de différentes époques, de Grégoire le Grand à Rupert de Deutz au début du XIIème siècle, en passant par Bède et les auteurs carolingiens. D’après leurs écrits, galilaea, traduite en latin par transmigratio peracta, signifie d’une part la transition d’un état de vie ou de croyance imparfait à un autre, parfait ou éternel – donc la conversion à la foi chrétienne, l’adoption d’un mode de vie pieux et, avant tout, la transition de la mort à la vie éternelle et l’image du Christ ressuscité. D’autre part, galilaea signifie, en analogie avec l’apparition du Ressuscité devant les apôtres en Galilée, le moment du face à face avec le Seigneur à la fin des temps, c’est-à-dire, de l’entrée au royaume céleste. Cet aspect eschatologique, particulièrement privilégié par les auteurs du IXème, est exprimé le plus clairement dans l’homélie de Pâques d’Heiric d’Auxerre. Les œuvres de ce maître de l’école carolingienne de Saint-Germain d’Auxerre, qui furent copiées pour la bibliothèque de Cluny au cours de la réforme clunisienne de cette abbaye à la fin du Xème siècle, ont exercé une influence considérable sur la pensée de l’abbé Odilon et sa vision du monde – influence dont témoigne aussi la construction, par cet abbé, de l’édifice appelé la galilée.
Sur le fond de l’exégèse du nom de galilaea, le sens des stations solennelles tenues dans la galilée lors des processions de Pâques et du dimanche, qui fêtent la résurrection du Christ, devient tout de suite patent : la galilée est le lieu symbolique de la vision du Réssuscité. Ceci est confirmé par Rupert de Deutz, théologien du début du XIIème siècle vivant dans un monastère où l’on suivait les coutumes clunisiennes. Dans son Liber de divinis officiis, il nous explique que lors de la dernière station de la procession du dimanche, le couvent se rassemble « à l’endroit que nous appelons la galilée » pour commémorer l’apparition du Ressuscité devant ses disciples comme elle est relatée chez Matthieu.
Dans le contexte de l’action de l’abbé Odilon, nous comprenons aussi la fonction de l’étage. En effet, Odilon est avant tout connu pour l’augmentation des services liturgiques pour les défunts, qui consistait notamment dans une multiplication des messes pour les morts. Sous son abbatiat, la mémoire des morts prit, à Cluny, une ampleur jusqu’alors inégalée, et le nom du monastère bourguignon fut désormais fermement associé à la prière pour les défunts pour chaque moine décédé à Cluny ou dans un autre couvent clunisien, trente messes étaient dites dans les trente jours qui suivaient son décès et chaque année, le jour de sa mort, une messe anniversaire étaient célébrée pour lui. L’organisation de ces messes, telle qu’elle est décrite dans les coutumes clunisiennes, montre qu’elles étaient toutes célébrées au même autel. Où cet autel pouvait-il se trouver, sinon à l’endroit même voué par son nom à la résurrection et à la vie éternelle ? Donc, amené sans doute tant par l’intention de ne pas perturber les heures canoniques par la multitude de messes à chanter que par le désir de faire apparaître les services clunisiens pour les défunts à la vue de tout le monde, l’abbé de Cluny avait décidé d’élargir l’église à l’ouest par une construction particulière à deux niveaux. Pendant qu’au rez-de-chaussée on commémorait la résurrection du Christ, l’autel à l’étage était destiné à la célébration des messes des morts, qui étaient censées contribuer efficacement à ce que l’espoir de la vie éternelle, exprimé dans le nom de galilée donné à la nouvelle construction, s’accomplisse, pour les moines décédés, le jour du Jugement dernier.

Tympan du portail de la nef de Charlieu
Dès la fin du XIème siècle, la signification de la galilée, jusqu’alors seulement exprimée par la liturgie, est aussi illustrée par les œuvres de peinture et de sculpture. Ainsi, les chapiteaux de l’abside de l’avant nef de Vézelay montrent des rites accompagnant la fin de la vie et des anges combattant des démons pour sauver une âme de l’enfer. Au dessus du portail de l’église, à l’endroit où les moines se rassemblent en procession chaque dimanche, apparaît l’image du Christ en Majesté, entouré d’anges et des signes des évangélistes, d’abord en peintures murales comme à Tournus, puis dans de grands tympans sculptés comme à Cluny III, à Charlieu et à Vézelay, où l’image du Christ est au centre d’une représentation de la Pentecôte, pour se propager ensuite aussi en dehors de l’Ecclesia cluniacensis.

L'avant-nef (niveau inférieur) de l'abbatiale Saint-Philibert de Tournus



