La DESTRUCTION de l'ABBAYE de CLUNY
Date de publication : 27/06/2011
La loi du 13 février 1790 supprimant les ordres monastiques en France. Elle laissait aux religieux le choix de leur avenir, mais leurs biens communs furent alors confisqués. A Cluny, les moines furent expulsés en 1791, année où une dernière messe fut célébrée le 25 octobre dans la grande abbatiale, soit 696 ans après la dédicace de l’édifice.

Le Clocher dit de "l'Eau Bénite" et le bras sud du grand transept, seuls vestiges en élévation encore visibles depuis la destruction de la grande abbatiale Cluny III ~ (c) Cliché FCL
Le gouvernement, en quête de fonds, organisa un premier pillage en ordonnant la réquisition des objets en métaux précieux dès le 25 février 1791. La même année, le 23 décembre, le département ordonna l’envoi des cloches, mais la municipalité clunisoise s’y opposa, soucieuse de préserver l’intégrité de l’abbaye ; elle fit d’ailleurs procéder à une estimation des réparations les plus urgentes en janvier 1792. Cependant, le club révolutionnaire de Cluny, pour faire table rase du passé, entreprit au mois de juillet la démolition ou la mutilation de tous les mausolées de l’église.
Les vrais ravages commencèrent en 1793 ; c’est cette même année que les représentants de la Convention se firent livrer une quantité importante de métaux : le fer et la fonte provenant des grilles, le bronze et le cuivre des cloches et des gargouilles, le plomb des couvertures et des vitraux. Les archives, les décors et les statues en bois brûlèrent durant plus d’une semaine sur la place du champ de foire, mais il n’y eut pas de démolition de gros œuvre avant la vente des biens nationaux en 1798.

La vente de l'abbaye et le partage en quatre lots (1798) - Le lot 1 (le portail, les tours, l'avant-nef et les quatre travées de la nef) et le lot 2 (les écuries, l'école, les bûchers, les cuisinnes, la galerie occidentale du cloître) sont séparés du lot 3 (l'église avec les chapelles, le jardin au nord, les vergers, les terrasses, les pièces d'eau) et du lot 4 (les bâtiments abbatiaux, l'infirmerie, la bibliothèque, le grand réfectoire, le cloître, les cours) par la rue Municipale et la rue de la Porte-des-Prés qui forment un décrochement.
Près de dix hectares de bâtiments, cours et jardins, furent mis à l’encan. L’ensemble abbatial fut divisé en quatre lots qui furent séparés par deux rues se croisant perpendiculairement. L’une utilisa un tracé passant par la galerie ouest du cloître : ce fut la condamnation de l’abbatiale qui, après la vente, fut littéralement coupée en deux parties par la suppression des quatrième et cinquième travées de sa nef. La vente eut lieu le 21 avril. Une association de Mâconnais, dont Batonnard Vacher et Genillon, acheta l’ensemble pour la somme dérisoire de 60000 francs, après avoir limité les enchères grâce à des versements de pots de vin.

Le narthex en ruine ~ dessin de Fabien van Risambergh, extrait de son carnet de croquis (17 et 18 octobre 1814, folio 30) ~ Ce croquis est dessiné de l'intérieur du narthex vers l'ouest. on reconnaît la place de la rosace du portail ; au-delà s'élève encore la tour Baraban nord. ~ (c) Musée d'Art et d'Archéologie de Cluny
Les démolitions débutèrent le 6 juillet 1798 par la galilée : la rosace s’écroula d’elle-même après que l’on eut retiré les treillis et les barres de fer qui la renforçaient. Puis le dépeçage se poursuivit par la découverture des voûtes de la nef. Pour rentabiliser leur entreprise, les acquéreurs vendirent les matériaux : tuiles, bois des charpentes et pierres.

Elévations subsistantes de l'église abbatiale Cluny III avec marquage des premières assises des parties disparues. Dessin de E. Malo, ACMH, 1915.
Les grandes étapes de la démolition se déroulèrent sur plus de 25 années. Parmi la longue liste de méfaits, on peut noter la vente des stalles en 1799 pour un prix vingt fois inférieur à leur coût de fabrication (elles sont maintenant pour partie à la primatiale Saint-Jean de Lyon et pour partie à l’église de Soucieu-en-Jarrest). Celle des marbres provenant du maître-autel et des crédences du chœur suivit en 1800.

L'abbaye de Cluny en cours de destruction ~ Aquarelle de Mme de Reydellet, vers 1811 ~ Ont disparu le clocher de la croisée du choeur, les piliers occidentaux de la nef, le clocher des Bisans et le bras nord du grand transept. ~ (c) Bibliothèque Municipale, LYON.
C’est à cette époque qu’Alexandre Lenoir, venu à Cluny pour s’enquérir du devenir du mausolée du cardinal de Bouillon, s’insurgea contre la démolition de l’édifice auprès du ministre de l’Intérieur Chaptal. Peine perdue ; malgré quelques interruptions, le démantèlement de l’édifice se poursuivit : les acquéreurs passèrent outre les ordres de suspension des démolitions et procédèrent à la coupure de l’édifice en deux parties. Après une évaluation des travaux nécessaires à la sauvegarde de ce qui restait de l’édifice, la commune, peu argentée, n’eut de solution que de se tourner vers l’Etat qui ne répondit en rien à ses demandes. La ville chercha alors à sauver ce qui pouvait l’être encore en échangeant, en 1801, les parties de l’église situées à l’est de la nouvelle rue et une partie des bâtiments conventuels contre des prairies qu’elle possédait au bord de la Grosne. L’acte ne fut passé qu’en 1803.

L'abside de Cluny III en cours de démolition (1815-1819) ~ Dessin anonyme
Les parties occidentales de la grande église non comprises dans cet échange furent dévastées. A partir de 1808, l’emplacement de l’avant-nef fut vendu pour y établir une rue et construire un lotissement, puis les quatre premiers rangs de piliers de la nef furent mis à terre. Enfin, le 8 mai 1810, après neuf jours de travail pour miner la façade occidentale et son grand portail, celle-ci s’ébranla vers six heures du soir, entraînant dans sa chute les voûtes des collatéraux de l’avant-nef encore debout. Un croquis des élévations des façades des maisons à construire fut produit en 1815.

Plan des bâtiments construits au cours du XIXème siècle sur l'emprise de l'abbatiale ~ 1. Grande écurie - 2. Maison de l'administration - 3. Ecurie et bâtiment des palefreniers - 4. Infirmerie - 5. Conciergerie - 6. Haras - 7. Hôtel de Bourgogne - 8. Ecole nationale supérieure des arts et métiers - 9. Centre Victor Duruy.
L’échange entre la ville et les acquéreurs ne permit pas de sauver la totalité des parties orientales de l’édifice car deux facteurs jouèrent en défaveur de cet espoir : d’une part le manque de finances de la ville, conjugué à l’état alarmant des substructures de l’édifice, et d’autre part les propositions de l’Etat d’implanter à Cluny un haras national.

Les bâtiments du Haras National ~ (c) Cliché FCL
Un projet d’installation du futur établissement dans ce qui subsistait de l’abbatiale fut établi par Bruys de Charly vers 1809, mais celui-ci ne fut pas retenu par le gouvernement. Miné par le gel, le clocher du chœur s’écroula de lui-même en février 1809 ; l’agglomération fut secouée par le bruit effroyable qui accompagna sa chute. Un témoin rapporte : « le clocher se lézarda puis s’affaissa, un nuage de poussière s’éleva et obscurcissant longtemps après l’horizon ». La ville céda l’emplacement de l’église à l’Etat afin d’y construire, avec les pierres mêmes de l’abbatiale, les écuries des chevaux ; l’acte définitif fut signé le 21 janvier 1822, marquant ainsi la fin des démolitions qui s’étaient poursuivies. De ce naufrage subsistèrent la chapelle gothique de l’abbé Jean de Bourbon et le croisillon sud du grand transept ; un mur fut élevé au nord pour en clore les volumes afin de l’utiliser comme chapelle de l’école de Victor Duruy en 1866.

Vue intérieure de la chapelle Jean de Bourbon transformée en dépôt lapidaire au début du XIXème siècle ~ Lithographie d'Emile Sagot (entre 1833 et 1838) ~ (c) Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, CHARENTON-LE-PONT.
Il est malheureusement nécessaire d’ajouter à ce triste palmarès la perte de nombreux autres édifices du site abbatial, comme la porterie, la Malgouverne, ainsi qu’une partie de l’enceinte et de l’hôtellerie de l’abbé Hugues. La destruction de l’abbaye reste un exemple accablant d’anéantissement du patrimoine, et il n’est malheureusement pas un fait isolé pour la période révolutionnaire en France.

Les travaux d'aménagement et de restauration sur l'emprise de Cluny III (juin 2011) ~On remarquera les arcades du bas côté-sud de la nef ~ (c) Cliché FCL
Aujourd'hui, grâce au projet de mise en valeur du site initié par l'architecte en chef Frédéric Didier, sans oublier les initiatives non moins remarquables de l'administrateur, François-Xavier Verger, il vous est possible de replonger, dans les meilleures conditions possibles, au coeur de ce qui fut le phare de l'occident médiéval chrétien. Et si l'on ne peut que déplorer un certain désert spirituel au sein de l'agglomération clunisoise, on ne peut que remarquer que l'héritage des moines a, en quelque sorte, repris vie aux alentours. La présence rayonnante de la communauté du Carmel de la Paix de Mazille et de la communauté de Taizé est le signe de ce souffle d'espérance initié il y a onze siècles et qui, grâce à elles, perdure sur cette belle terre de Bougogne.

Ruines de Cluny III ~ Lithographie d'Emile Sagot, première moitié du XIXème siècle ~ (c) Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, CHARENTON-LE-PONT.



