La BIBLIOTHEQUE et le SCRIPTORIUM de CLUNY ~ 1ère partie
Publié le : 7 Mars 2011

Les manuscrits clunisiens exposés dans le farinier de l'abbaye lors de l'exposition "Cluny, apogée de l'art roman" (17 juillet - 30 septembre 2010) ~ (c) FCL
L’ancienne bibliothèque de Cluny est connue grâce à son catalogue, aujourd’hui disparu, mais dont l’aspect a été successivement décrit et le contenu recopié entre 1644 et 1710, par quatre bénédictins mauristes en visite à Cluny. Leurs témoignages, étudiés par Veronika von Buren (cf. son article qui sera publié ici-même, prochainement) lui ont permis de le reconstituer et de le dater.
Le catalogue de la bibliothèque de Cluny se composait de quatre grandes tablettes de bois recouvertes de parchemin, hautes de plus d’un mètre et larges de quarante-cinq centimètres. Ces tablettes devaient être reliées de manière à ce que ce catalogue, posé sur un grand pupitre à l’entrée de la bibliothèque, puisse « se lire comme un livre », selon les témoignages des XVIIème et XVIIIème siècles.

Odon écrivant, enluminure allemande de la fin du XIIème siècle - Codex 51, f° 45, Osterreichische Nationalbibliothek, Vienne
Les trois premières tablettes étaient écrites recto-verso, avec deux colonnes de textes énumérant des livres sur chaque face. La dernière tablette, vierge au recto, comportait au verso une miniature montrant l’abbé Hugues avec un moine lui offrant un livre. En tout, le catalogue comportait donc douze colonnes de texte énumérant, dans leur ordre de classement au sein de la bibliothèque, cinq cent soixante-dix volumes. Seulement cinquante d’entre eux sont conservés dans les bibliothèques parisiennes. Outre l’Ancien et le Nouveau Testament, les livres individuels de la Bibles et des ouvrages d’histoire, la bibliothèque de Cluny renfermait les œuvres de Grégoire le Grand, de Grégoire de Naziance, d’Hilaire de Poitiers, d’Ambroise de Milan et de Jean Chrysostome. Une place de choix était faite aux écrits de saint Augustin dont Cluny possédait une des plus riches collections (64 volumes).

Vittore CARPACCIO, La vision de saint Augustin ~ 1502 ~ Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, VENISE
Venaient ensuite les œuvres de saint Jérôme, d’Origène, de Cassiodore, de Bède le Vénérable, et des auteurs carolingiens chers aux abbés Odon, Mayeul et Odilon, ainsi que des auteurs de la première moitié du XIème siècle : Fulbert de Chartres, Gerbert de Reims, Pierre Damien. Au centre de la bibliothèque se trouvaient les écrits d’Odon et d’Odilon, leurs vies, ainsi que celle de Mayeul. Suivaient les écrits sur saint Martin de Tours et des collections de vies de saints. Puis, après les œuvres de Raban Maur, d’Alcuin, de Walafrid Strabon, et d’autres auteurs carolingiens, avec les textes anciens les plus utilisés, venaient les œuvres de Pierre le Vénérable, de Bernard de Claivaux, et de quelques autres auteurs du XIIème siècle. Suivaient des ouvrages consacrés aux arts libéraux –avec pour auteur principal Isidore de Seville – et au droit. Les livres de philosophie – Aristote, Cicéron, Boèce… -, de poésie et de grammaire, complétaient l’ensemble.

Moine-scribe ~ détail du portail latéral nord de la basilique de Fleury-sur-Loire ~ (c) MSM
Le Scriptorium
Le scriptorium de Cluny a fourni une production importante de manuscrits. Sous la responsabilité de l’armarius, le bibliothécaire du monastère, le scriptorium constituait l’atelier d’où étaient issus tous les écrits du monastère : les livres destinés à la bibliothèque, les catulaires, les diverses chartes…
La confection d’un livre au Moyen Âge était un travail coûteux et de longue haleine : il fallait tout d’abord fabriquer le parchemin, matière onéreuse faite à partir de peaux de mouton, ou plus rarement de veau ou de chèvre. Plusieurs dizaines de bêtes pouvaient être nécessaire à la confection d’une seule bible. La fabrication comportait une succession d’opérations : trempage, lavage, dégraissage, rasage des peaux qui subissaient plusieurs bains de chaux de concentrations différentes, puis étaient étendues, relavées, raclées et, enfin, enduites de poudre de craie puis lissées à la pierre ponce. Il s’agissait d’un travail long, complexe et minutieux, un véritable travail monastique dont chaque établissement détenait une recette particulière. Il fallait ensuite préparer le parchemin en le grattant et l’éclaircissant au besoin, puis le tailler et le plier pour confectionner les cahiers qui allaient former le livre.

Le lectionnaire de Cluny ~ f° 79 v° ~ (c) FCL
Armé de sa plume ou de son calame, d’un canif, d’un grattoir ou d’une pierre ponce, le moine-scribe se livrait alors au long travail de copie calligraphiée, nécessitant une intense concentration ; chaque erreur était corrigée au grattoir, et le parchemin repoli. L’enluminure requérait une préparation des dessins à la mine de plomb, et l’utilisation de pigments parfois délicats à obtenir. L’historien Sébastien Barret estime, qu’en moyenne, un scribe pouvait copier entre 7000 et 9000 signes par jour, soit environ quatre colonnes de 35 à 45 lignes pour des manuscrits à deux colonnes. Il était courant que pour la confection d’un même livre, plusieurs scribes collaborassent en se répartissant les différents cahiers. Une fois le travail de copie achevé, il fallait coudre les cahiers entre eux et procéder à la reliure avec des ais de bois que l’on recouvrait ensuite de cuir, de parchemin, de tissus, voire même pour les livres les plus précieux, d’or, d’argent ou d’ivoire avec des incrustations de pierres précieuses.
De l’ensemble des manuscrits médiévaux, seuls 10% furent ornés d’enluminures. De même, une faible proportion de manuscrits copiés à Cluny furent enluminés. Lorsque cela fut le cas, comme nous le verrons en détails dans les articles suivants, le décor se réduisait le plus souvent à des lettres ornées. Les plus belles réalisations, comme le Parma Ildefonsus, datent des XIème et XIIème siècles. En les comparant, on peut déceler certaines caractéristiques des manuscrits clunisiens, notamment en ce qui concerne les initiales ornées à entrelacs, sur fond bleu ou vert, avec des rehauts de jaune et de rouge.

Manuscrit Latin 1087 (détail), f° 75bis v° ~ Bibliothèque Nationale de France, PARIS



