La BIBLIOTHEQUE de CLUNY ~ 2ème partie
Date de publication : 20/03/2011
Veronika von Büren a publié en 2002 un article sur la bibliothèque de Cluny et son catalogue énumérant 570 volumes. Ce catalogue fut rédigé à l’époque de l’abbé Hugues de Semur.
Aujourd’hui disparu, son contenu nous est transmis par une copie brouillon du XVIIème-XVIIIème siècle dans le manuscrit latin 13108 de la Bibliothèque Nationale de France. De ces descriptions, Veronika von Büren réussit à déduire l’arrangement et la composition matérielle du catalogue original, et à en reconstituer une maquette.
Le catalogue était composé de quatre tablettes en bois recouvertes de parchemin, mesurant 115 cm de haut sur 49 cm de large, qui s’ouvraient et se fermaient comme un livre. Le texte y était écrit sur trois des quatre tablettes au recto et au verso. Il y avait donc 12 colonnes écrites sur six pages. Les huit premières colonnes portaient des titres en forme de vers léonins. Il est fort probable que ces colonnes aient correspondu dans la bibliothèque à des pupitres dans lesquels les livres étaient rangés. Les pupitres auraient été ornés des vers qui servaient en même temps de repère.
Détail du manuscrit N.A.L 1497, f° 1
Au début du premier pupitre étaient placés, selon l’habitude de l’époque, l’Ancien et le Nouveau Testament, suivis des livres individuels de la Bible et de la section historique, l’Histoire étant considérée à l’époque comme le premier ancile pour comprendre l’Ecriture Sainte.
La deuxième moitié du premier pupitre était occupée par les œuvres de Grégoire le Grand, auteur vénéré par Odon, le deuxième abbé de Cluny (927-942). Cette première place parmi les pères de l’Eglise deviendra un signe distinctif des bibliothèques de maisons clunisiennes. Le deuxième pupitre était logé sous l’enseigne de Grégoire de Naziance, le père grec apprécié par Odon dans la traduction latine. Il est accompagné par Hilaire de Poitiers, l’évêque gaulois défenseur de l’église gallicane et de l’orthodoxie trinitaire, Ambroise de Milan, le premier évêque-moine, et Jean Chrysostome, le patriarche utilisé par les auteurs carolingiens comme Alcuin, Hincmar de Reims et surtout Claude de Turin.
Le troisième pupitre était entièrement consacré à saint Augustin dont Cluny possédait, avec ses 64 volumes, la plus riche collection, à part celle de l’abbaye carolingienne de Lorsch. Elle débutait par l’œuvre sur la Trinité présente en deux exemplaires. Saint Jérôme la première moitié du quatrième pupitre. Son œuvre était rangée selon l’ordre de la Bible. La deuxième moitié du pupitre était consacrée à Origène. Ce père grec ancien était rangé à proximité de son traducteur Jérôme. Dans aucun autre catalogue connu de l’époque, on ne rencontre ce rapprochement. Les cinq volumes d’Origène étaient suivis, sans indication spéciale, par sept volumes contenant les œuvres patristiques de Cassiodore. Ce médiateur de la culture antique fournissait une sorte de programme d’étude auquel les moines bénédictins étaient spécialement réceptifs.

détail du manuscrit N.A.L. 1460, f° 56 ~ vers 950-960
Au recto de la deuxième tablette se trouvaient décrits le cinquième et le sixième pupitre. Le cinquième était placé sous l’autorité de Bède le Vénérable, dont Cluny semble avoir possédé avec la bibliothèque carolingienne de Fulda la collection la plus riche. Ces œuvres sont encore rangées dans l’ordre des livres de la Bible. Bède partageait son pupitre avec les textes qui paraissent avoir été les plus chers aux trois abbés patrons de la bibliothèque : pour Odon le dossier sur le Pseudo-Denis, les traductions de la Hiérarchie Céleste de l’Aéropagite par l’Erigène et des Ambigua de Maxime le Confesseur ; pour Mayeul les auteurs « lyonnais » comme Agobard et Claude de Turin ; pour Odilon les collections de lettres de son ami Fulbert de Chartres. Deux autres recueils de lettres de hautes personnalités bienfaitrices de Cluny, Gerbert de Reims et Pierre Damien, des collections de vies de saints « clunisiens », des écrits sur l’orthodoxie et l’enseignement religieux, quelques titres de droit et des arts libéraux qui complètent la colonne, font de cette rangée une sorte de bibliothèque idéale à échelle réduite. Le sixième pupitre, le centre de la bibliothèque, était occupé par les écrits, pourtant peu nombreux, des deux grands abbés clunisiens Odon et Odilon, leurs Vies et celle de Mayeul. Ce sont, à mon avis, les trois patrons de la bibliothèque de Cluny. Le saint patron spirituel d’Odon, Martin de Tours, suivait, introduit par un vers, dans la même rangée qui était complétée par des collections de vies de saints.
Ainsi, ce recto de la deuxième tablette constitue avec le verso de la première tablette, sa page miroir, une sorte de programme spirituel de la communauté clunisienne. Entre Augustin, le père d’Eglise le mieux représenté dans la bibliothèque, placé dans la colonne de gauche, et en miroir dans la colonne de droite de l’autre page les trois grands abbés avec le patron spirituel d’Odon, Martin de Tours, étaient placés Jérôme, Origène, Cassiodore, Bède et les auteurs carolingiens chers aux trois abbés.
A partir du verso de la deuxième tablette, de la quatrième à la sixième page, suit la bibliothèque traditionnelle de référence, commençant par le vers consacré à Raban Maur. En ordre grossièrement chronologique viennent ensuite les autres auteurs lus par les Carolingiens. La rangée se terminait par des ajouts composés des œuvres de Pierre le Vénérable et de Bernard de Clairvaux. La deuxième colonne de la quatrième page commençait par le vers sur Isidore de Séville qui était suivi par les trois exemplaires de ses Etymologies. C’est ainsi que débutait la section réservée aux arts libéraux, dans laquelle étaient intégrée une riche collection d’œuvres juridiques. La dernière tablette semble avoir été vierge au recto. Au verso était placée une miniature montrant l’abbé Hugues et un moine lui offrant un livre.

Manuscrit N.A.L. 1497, f° 1
LA FONCTION DES TABLETTES
On a suggéré que ces tablettes constituaient un catalogue mural, le premier connu de son genre, les autres spécimens datant tous des XIVème et XVème siècles et provenant le plus souvent des maisons religieuses liées au mouvement de la devotio moderna. Ces catalogues étaient le plus souvent fixés au mur comme des tableaux. Seul le recto des pages était donc écrit, dans une écriture assez grosse pour permettre la lecture à distance. Le catalogue de Cluny, qui s’ouvrait et se fermait comme un livre, ne pouvait être fixé au mur comme un tableau. Il était de taille considérable mais les colonnes étaient, comme la maquette reconstituée nous l’apprend, si chargées de texte que le module de l’écriture ne permettait pas une lecture à distance. On pourrait à la rigueur s’imaginer que les tablettes étaient reliées au dos et fixées au mur à hauteur d’homme, comme c’est le cas des indicateurs de chemin de fer italiens modernes, qu’on peut en effet bouger comme les pages d’un livre. Mais il est difficile de s’imaginer comment les fermer matériellement « comme un livre ». il paraît plus probable que les tablettes, reliées entre elles au dos par du cuir, aient été entreposées sur un pupitre incliné de la bibliothèque, et qu’elles aient été, comme les livres médiévaux, fermées par la couverture dorsale dessus. La miniature de l’abbé Hugues, l’initiateur du catalogue, représenté comme un peu plus tard les donateurs des retables dont le portrait ornait le retable fermé, était donc visible quand le catalogue était fermé sur son pupitre.

Puisque le catalogue se trouvait encore à Cluny au début du XVIIIème siècle, on peut penser qu’il a disparu lors de la Révolution. Il pourrait donc, comme c’est le cas de plusieurs manuscrits de l’abbaye, avoir survécu dans une collection privée. Qu’est-ce qui nous est parvenu de toute cette richesse littéraire ? Pendant longtemps, on se résigna à citer les quelques 50 volumes parvenus, après la Révolution, de Cluny aux bibliothèques parisiennes, surtout à la Bibliothèque Nationale. Il est frappant qu’un seul de ces manuscrits contienne un ex-libris médiéval de Cluny. Aussi longtemps qu’on croyait le catalogue dater du XIIème siècle, on supposa implicitement que la bibliothèque clunisienne était composée surtout de manuscrits de fabrication maison. Les quelques manuscrits carolingiens du IXème siècle conservés étaient systématiquement attribués à l’abbé Odon, dont le biographe nous apprend qu’il aurait apporté 100 livres à sa nouvelle abbaye. Puisque Odon avait été élevé à Tours, on chercha à retrouver sa bibliothèque dans les survivances du scriptorium de Tours. Le fait de redater le catalogue un siècle plus tôt a amené à repenser la situation. Datant du XIème siècle, il décrit forcément une bibliothèque de caractère carolingien, car le Xème siècle a été trop perturbé politiquement et matériellement pour être propice à la production de manuscrits toujours très coûteux. Par ailleurs, on sait que Cluny, surtout sous Mayeul, a déployé une grande activité à réformer d’autres abbayes, toujours avec la justification que ces maisons avaient quitté le bon chemin de la discipline religieuse. En fait, il s’est le plus souvent agi de maisons disposant d’une riche bibliothèque comme Fleury qui a été réformé en 938, Saint-Julien-de-Tours un peu plus tard et Auxerre en 987/9. En étudiant la transmission de textes décrits dans le catalogue de Cluny, comme par exemple ceux d’Ambroise de Milan, on s’aperçoit que les copies clunisiennes connues de ces textes reproduisent des modèles carolingiens qui étaient disponibles dans la bibliothèque. Une bonne partie de ces modèles nous est conservée aujourd’hui. Il leur manque systématiquement le premier feuillet, feuillet qui a très probablement comporté un ex-libris du propriétaire précédant devenu compromettant. Par les caractéristiques paléographiques, on peut souvent reconnaître ces modèles comme produit des maisons réformées par Cluny. En examinant la tradition de chaque texte, il est possible de retrouver la majeure partie de 570 volumes décrits dans le catalogue, mais le plus souvent, il s’agit de manuscrits antérieurs à la fondation de l’abbaye. Cluny a donc possédé une bibliothèque carolingienne, en bonne partie acquise, une bibliothèque traditionnelle orientée vers le passé, qui reflète bien l’engagement politique, aussi traditionnel, envers Rome et l’Italie.
Veronika von BÜREN



