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blog - Abbaye de Cluny 910-2010

Auteur : P. Frédéric Curnier-Laroche

portrait du redacteur Frédéric CURNIER-LAROCHE est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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ABELARD, HELOÏSE et CLUNY

Date de publication : 09/08/2010

" Le Socrate de la France, le Platon sublime de l’Occident, notre Aristote, l'égal ou le maître de tous les logiciens passés et présents; le prince reconnu de la science, dans tout l'univers : génie varié, subtil, pénétrant ; vainqueur de tous les obstacles par la force de sa raison et la grâce de sa parole : tel était Abélard. Mais il a remporté sa plus grande victoire lorsque, revêtant l'habit religieux de Cluny et les moeurs monastiques, il passa, dans le camp du Christ, à la véritable philosophie ; c'est là qu'il a dignement terminé sa longue carrière, le onzième jour des calendes de mai, et qu'il nous a laissé l'espérance de voir son nom figurer un jour parmi ceux des philosophes chrétiens. " Telle est l'épitaphe que composa Pierre le Vénérable pour le célèbre philosophe qu'il accueillit à Cluny.

 

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Pierre-Jules CAVELIER, Pierre Abélard ~ XIXème siècle ~ Palais du Louvre, PARIS



Pierre Abélard naît près de Nantes, en 1079, au hameau du Pallet. Son père le destine à la carrière des armes, mais préférant, se sont ses mots, Minerve à Mars, il entreprend une carrière de clerc « avec les armes de la raison dialectique ». De 1093 à 1099, à Loches, il suit l’enseignement de Roscelin. En 1100, à Paris, il est l’élève de Guillaume de Champeaux, puis enseigne lui-même, entre 1102 et1105, à Melun et à Corbeil. « Epuisé par ses études », il rentre au pays en 1105. De retour à Paris en 1108, il fonde une école sur la montagne Sainte-Geneviève et défit son ancien maître, Guillaume de Champeaux, sur la question des universaux. Après un bref retour au Pallet en 1112, pour voir ses parents sur le point de se retirer au monastère, il étudie la théologie auprès d’Anselme à Laon. En 1114, maître en théologie et philosophie à l’école de Notre-Dame de Paris, il a pour élève Arnaud de Brescia. C’est alors qu’il rencontre Héloïse, la nièce du chanoine Fulbert qui héberge le philosophe. Tous deux s’eprennent l’un de l’autre et s’enfuient au Pallet où Héloïse donne le jour à Astrolabe. Ils reviennent à Paris, se marient, mais Abélard place aussitôt Héloïse au couvent d’Argenteuil. Pour Fulbert, cela équivaut à une répudiation : Abélard doit être puni par où il a péché. De nuit, avec la complicité du serviteur de ce dernier, des proches du chanoine immobilisent Abélard pendant qu’un chirurgien procède à son émasculation. Il relatera cet épisode en 1133 dans son Histoire de mes malheurs

" Mais son oncle et sa famille, pour se venger de l'affront qu'ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurée, Héloïse protestait hautement du contraire, et jurait que rien n'était plus faux. Fulbert, exaspéré, l'accablait de mauvais traitements.
Informé de cette situation, je l'envoyai à une abbaye de moniales voisine de Paris et appelée Argenteuil, où elle avait été élevée et instruite dans sa première jeunesse, et je lui fis faire et prendre, à l'exception du voile, les habits de religion en harmonie avec la vie monastique. À cette nouvelle, son oncle et ses parents ou alliés pensèrent que je m'étais joué d'eux et que j'avais mis Héloïse au couvent pour m'en débarrasser. Outrés d'indignation, ils s'entendirent, et une nuit, pendant que je reposais chez moi, dans une chambre retirée, un de mes serviteurs, corrompu par eux, les ayant introduits, ils me firent subir la plus barbare et la plus honteuse des vengeances, vengeance que le monde entier apprit avec stupéfaction : ils me tranchèrent les parties du corps avec lesquelles j'avais commis ce dont ils se plaignaient, puis ils prirent la fuite. Deux d'entre eux qu'on put arrêter furent énucléés et châtrés. L'un d'eux était le serviteur particulièrement attaché à ma personne, que la cupidité avait poussé à la trahison ".


 

 

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Jean Vignaud ~ Abelard et Heloise surpris par Maître Fulbert ~ 1819

 



A la suite de ce drame, Héloïse se retire définitivement à Argenteuil et Abélard devient moine à Saint-Denis. Il reprend ses leçons publiques et s’implique dans la querelle des universaux par ses thèses trinitaires. Selon lui il n’y a pas trois personnes dans la Trinité, mais un seul Dieu qui porte trois noms. Rassemblées dans sa Theologia Summi Boni, ces thèses lui valent sa condamnation par le concile de Soissons en 1121. En 1122, Abélard est placé aux arrêts au monastère de Saint-Gildas, en Bretagne, dans la presqu’île de Rhuys. La même année, il fonde au sud de Nogent le couvent de moniales du Paraclet dont Héloïse, chassée d’Argenteuil par Suger, devient l’abbesse en 1129. Les anciens amants échangent une importante correspondance. En 1133, après une tentative manquée des moines de Saint-Gildas pour l’assassiner, Abélard revient à Paris enseigner à l’église Saint-Hilaire, sur la montagne Sainte-Geneviève, où le rejoint, comme maître cette fois, Arnaud de Brescia. Les idées d’Abélard sont controversées.



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Abélard ~ Fronton de la porte de l'immeuble parisien du 9, quai aux Fleurs (île de la Cité), construit en 1849 à l'emplacement hypothétique de sa maison. 


Le philosophe a ses disciples, mais aussi ses farouches opposants, tel Bernard de Clairvaux qui le dénonce dans une lettre au pape Innocent II. Bernard raille ce « nouvel Aristote » et accuse : « Qu’y a-t-il de plus contraire à la raison que d’essayer par la raison de dépasser la raison ? Qu’y a-t-il de plus contraire à la foi que de refuser de croire tout ce que la raison ne saurait atteindre ? ». Pour se défendre, Abélard demande la tenue d’un concile, qui a lieu en la cathédrale de Sens le 2 juin 1140, en présence du roi de France Louis VII, et de nombreux seigneurs et prélats. Après la lecture des dix-neuf propositions hérétiques que Bernard a relevées dans la Theologia, les clercs condamnent son contenu. Abélard demande que le pape soit saisi de l’affaire. L’archevêque de Sens adresse un rapport à Rome. Le 16 juillet 1140, par deux lettres, le pape rend sa sentence. La première impose le silence à Abélard en tant qu’hérétique et excommunie ses partisans. La seconde ordonne qu’Arnaud de Brescia et lui soient « enfermés séparément dans des maisons de religion et que leurs livres erronés soient brûlés où qu’on les trouve ».


Pierre le Vénérable prend le philosophe sous sa protection. Il œuvre à sa réconciliation avec Bernard de Clairvaux et la papauté. Comme l’écrit Etienne Gilson, « on assiste alors au spectacle, si rare parce qu’il est celui d’un pur chef d’œuvre, d’un amour chrétien du prochain qui, faisant tout ce qu’il faut, le fait exactement comme il faut, sans aucune timidité ni manque de tact et, osant tout, réussit tout ce qu’il ose. D’abord, il faut retenir Abélard. Ce vieillard épuisé n’atteindrait jamais Rome et, puisqu’il s’y rend pour y chercher la paix du Christ, pourquoi ne la trouverait-il pas à Cluny même ? L’abbé commence donc par agir, mais l’importance de la personne en cause est telle, qu’il informe aussitôt le pape Innocent II de ses décisions. On aurait scrupule de toucher à cette lettre d’un témoin irremplaçable ».


« Maître Pierre, parfaitement connu de votre sagesse il me semble, est récemment passé par Cluny, venant de France. Nous lui demandâmes où il allait. Il nous répondit qu’excédé des vexations de gens qui, ce dont il avait horreur, voulait le faire passer pour hérétique, il avait fait appel à la majesté apostolique et désirait se réfugier près d’elle. Nous louâmes son intention et lui conseillâmes de courir au refuge commun que nous connaissons tous. La justice apostolique, lui dîmes nous, ne s’est jamais refusée à personne, fut-il un étranger ou un pèlerin, elle ne vous fera pas défaut. Nous lui avons même promis qu’il y trouverait miséricorde, s’il en était besoin. Sur ces entrefaites arrive monseigneur l’abbé de Cîteaux, qui s’entretient avec nous et avec lui, de faire la paix entre lui et monseigneur de Claivaux, au sujet de qui précisément il avait fait appel. Nous nous employâmes, nous aussi, à le remettre en paix et nous l’engageâmes à se rendre vers lui avec monseigneur de Cîteaux. Nous ajoutâmes même ceci à nos conseils, s’il avait écrit ou prononcé des paroles offensantes pour des oreilles catholiques, de consentir, sur l’invitation de monseigneur de Cîteaux ou d’autres personnes de sagesse et de bien à s’en abstenir désormais dans son langage et à les effacer de ses écrits. Ainsi fut fait. Il y alla, il en revint et nous rapporta au retour que, grâce à monseigneur de Cîteaux, il avait renoncé à ses protestations passées, et fait sa paix avec monseigneur de Clairvaux. Entre temps, sur notre conseil, mais plutôt, croyons-nous, par quelque inspiration divine, il décida de renoncer au tumulte des écoles et des études pour fixer à jamais sa demeure dans votre Cluny. Cette décision nous parut convenable à sa vieillesse, à sa faiblesse, à sa profession religieuse, et dans la pensée que sa science, qui ne vous est pas tout à fait inconnue, pourrait profiter à la foule de nos frères, nous accédâmes à son désir. Sous réserve qu’ainsi plaise à Votre Bienveillance, nous l’avons donc volontiers et de grand cœur autorisé à demeurer avec nous qui, vous le savez, sommes tout à vous. Je vous en supplie donc, moi qui, quel que je sois, suis du moins vôtre. Ce couvent de Cluny, qui vous est tout dévoué, vous en supplie. Pierre lui-même vous en supplie. Par lui, par nous, par les porteurs des présentes qui sont vos fils, par cette lettre qu’il nous a demandé de vous écrire, daignez prescrire qu’il finisse les derniers jours de sa vie et de sa vieillesse, qui ne sont peut-être plus nombreux, dans votre maison de Cluny, et que de la demeure où ce passereau errant est si heureux d’avoir trouvé un nid où la tourterelle des bois se plaît, nulle instance ne puisse le chasser ni le faire sortir. Pour l’honneur dont vous entourez tous les bons, et pour l’amour dont vous l’avez aimé lui-même, daigne votre protection apostolique le couvrir de son bouclier ». (Pierre le Vénérable, lettre IV, Patrologie Latine col. 305-306 – traduction Etienne Gilson)

 

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Héloïse et Abélard ~ Détail de leur tombeau au cimetière du Père Lachaise ~ Le gisant masculin, provenant de Saint-Marcel-lès-Chalon, a été restauré par le sculpteur BEAUVALLET.
 


L’excommunication est levée et Abélard meurt deux années plus tard, le 21 avril 1142, sous l’habit clunisien, au prieuré Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône. Par une lettre remarquable, l’abbé de Cluny apprend à Héloïse la mort de celui qui fut son époux : "l'homme qui t'appartient, le grand homme qu'il ne faut pas craindre d'appeler avec respect le serviteur et véritable philosophe du Christ". En 1144, il se rend lui-même au monastère du Paraclet et remet à l’abbesse la dépouille du défunt afin qu’elle l’inhume. C’est encore l’abbé de Cluny qui rédige l’épitaphe du théologien.



Pierre le Vénérable, que l’on accuse souvent de dureté à l’égard de certaines communautés (sans doute au regard des controverses qu’il a menées), fait ainsi preuve de charité et de compassion. Les amours d’Abélard et Héloïse ont rejoint le cercle des grandes passions impossibles. Héloïse meurt en 1164 et tous deux reposent au cimetière parisien du Père Lachaise depuis 1817.

 

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Alexandre LENOIR, Tombeau d'Héloïse et Abélard ~ inauguré le 6 novembre 1817 ~ Cimetière du Père Lachaise, PARIS

 

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Lettre de Pierre le Vénérable à Héloïse



" A sa vénérable et très chère sœur en Jésus-Christ, à Héloïse, abbesse; son humble frère Pierre, abbé de Cluny ; le salut que Dieu a promis à ceux qu'il aime.

J'ai reçu la lettre que ta Charité m'a dernièrement adressée par l'intermédiaire de mon fils Thibault. Elle m'a rempli de joie et j'ai éprouvé de la reconnaissance pour celle qui l'avait écrite. J'ai voulu aussitôt te répondre ce que j'avais dans le coeur. Les exigences importunes de mon administration, auxquelles la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, je suis obligé de céder, m'en ont empêché. Cependant le premier jour où j'ai pu échapper à ces tracas, j'ai essayé d'exécuter mon projet. Je voulais au moins reconnaître par mon empressement l'affection que tu m'avais témoignée dans tes lettres et par les présents d'hospitalité qu'auparavant tu m'avais adressés. Je voulais te montrer quelle place j'avais réservée dans mon coeur à la tendresse que je te porte en Jésus-Christ. Ce n'est certes pas d'aujourd'hui que date mon affection; elle remonte fort loin dans le temps.

Je n'avais pas franchi les bornes de l'adolescence, je n'étais pas entré dans les années de la jeunesse que déjà ton nom parvint à mes oreilles ; ce n'était pas encore ta profession religieuse, mais ton goût si honorable et si louable pour les études qui faisait ta renommée. J'entendais dire alors qu'une femme, retenue encore par les liens du siècle, se consacrait à la science des lettres et ce qui est très rare s'adonnait à l'étude de la sagesse. Ni les plaisirs du monde ni ses frivolités ni ses délices ne pouvaient la détourner de son propos : l'étude des arts. Quand le monde entier donne le spectacle d'une véritable apathie pour ce genre d'exercices, quand la sagesse ne sait plus où poser son pied, je ne dirai pas chez le sexe féminin d'où elle est entièrement bannie, mais dans l'esprit même des hommes, tu t'es élevée par l'éclatant niveau de tes études au-dessus de toutes les femmes et tu as dépassé presque tous les hommes.

Mais, plus tard, quand, selon les paroles de l'Apôtre, il plut à celui qui t'avait distinguée dès le sein de ta mère, de t'appeler à lui par sa grâce, tu as donné à tes études une direction bien préférable. Et femme, vraiment philosophe, tu as remplacé La Logique par 1'Êvangile, la Physique par l'Apôtre, Platon par le Christ, l'Académie par le Cloître.

Tu as enlevé les dépouilles de l'ennemi vaincu et traversant le désert de ce pèlerinage, tu as, avec les trésors égyptiens, bâti dans ton coeur un précieux tabernacle à Dieu. Le pharaon une fois englouti, tu as chanté avec Marie le Cantique de louanges : et comme elle autrefois, savante musicienne, portant dans tes mains le tambour de ta bienheureuse mortification, tu as envoyé jusqu'aux oreilles même de la Divinité les harmonies d'un hymne nouveau. Tu as foulé dès les premiers pas et, en persévérant avec la grâce du Tout-puissant, tu écraseras tout à fait la tête du serpent, ce très ancien et perfide ennemi de la femme. Tu le briseras et jamais plus il n'osera élever ses sifflements contre toi. Tu fais et tu feras un objet d'horreur de ce superbe prince du monde : celui que la parole divine appelle le roi des fils de l'orgueil, selon les paroles de Dieu même au saint homme job, tu le feras gémir enchaîné à toi-même et aux servantes du Seigneur qui habitent avec toi.

Miracle vraiment unique et qu'il faut mettre au�dessus des oeuvres les plus merveilleuses : celui dont le prophète a dit que les cèdres ne portaient pas si haut leur tête dans le Paradis de Dieu et que la cime des pins ne l'égalait pas, est vaincu par le sexe faible ; le plus fort des Archanges est battu par la plus faible femme. Ton combat a apporté au créateur la gloire la plus grande ; il a plongé le séducteur dans la confusion la plus profonde. Cette lutte lui rappelle qu'il fut non seulement insensé, mais pardessus tout ridicule lorsqu'il aspirait à égaler la sublime majesté, lui qui ne savait même pas triompher de la faiblesse d'une femme. Le front de la victorieuse, pour une telle victoire, reçoit du, roi des cieux une couronne de pierres précieuses. Plus faible elle était par la chair dans le combat qu'elle a livré, plus elle apparaîtra glorieuse dans sa récompense éternelle.

Ceci, ma très chère soeur, je ne le dis point pour te flatter, mais pour t'exhorter à envisager la grandeur du bien que depuis longtemps déjà tu poursuis, et à le conserver avec sagesse pour que, selon la grâce que Dieu t'a départie, tu enflammes par tes paroles et par ton exemple les saintes qui servent avec toi le Seigneur et qu'elles soutiennent la lutte avec le même zèle. Bien que femme, tu es l'un des animaux de la vision du prophète Ézéchiel : tu ne dois pas seulement brûler comme un charbon, mais comme une lampe; tu dois à la fois brûler et éclairer. Tu es disciple de vérité, mais, par la charge de celles qui te sont confiées, tu es maîtresse d'humilité. Oui, l'enseignement de l'humilité et de toutes les célestes pratiques t'est imposé par Dieu. Tu dois avoir soin non seulement de toi, mais du troupeau qui t'est confié, Responsable de toutes tes filles, tu recevras une récompense supérieure. Oui, une palme t'est réservée pour toutes : toutes celles qui sous ta direction auront vaincu le monde et le prince du monde, te prépareront autant de triomphes et de glorieux trophées auprès du roi et du juge éternel.

Il n'est pas tout à fait sans exemple dans l'humanité que des femmes aient commandé à des femmes ; elles ont même quelquefois combattu et accompagné les hommes sur les champs de bataille. Car s'il est vrai, comme on le dit, que « Nous pouvons recevoir des leçons même d'un ennemi », chez les Gentils, la reine des Amazones, Penthésilée, au rapport de l'histoire, combattit souvent avec son armée pendant la guerre de Troie ; chez le peuple de Dieu, la prophétesse Débora, lit-on, anima Barach le juge d'Israël contre les Idolâtres. Pourquoi donc les femmes qui marchent au combat de la vertu contre le fort revêtu de ses armes, ne pourraient-elles conduire les armées du Seigneur, quand Penthésilée, passant outre aux convenances, a combattu ses ennemis de sa propre main, quand Débora souleva, arma, enflamma les hommes eux-mêmes pour la cause de Dieu et après la défaite du roi Jabin, après la mort du général Sisara, après la destruction de l'armée infidèle, elle entonna aussitôt un cantique et pieusement le consacra aux louanges du Seigneur. La grâce de Dieu aidant, c'est sur des ennemis autrement redoutables que vous remporterez toi et tes filles la victoire et bien plus glorieux sera ton cantique; tu le chanteras avec une joie si vive que jamais plus ni la joie ni le chant ne cesseront de retentir dans ton coeur! Tu seras pour les servantes de Dieu, c'est-à-dire pour l'armée céleste, ce que Débora fut pour le peuple juif. Ce combat dont le prix est si grand, aucun temps, aucun événement ne l'arrêter : ta victoire seule y mettra un terme. Le nom de Débora, ton érudition le sait bien, signifie en langue hébraïque «abeilles »cela encore tu seras Débora, c'est-à-dire une abeille. Tu constitueras une réserve de miel, mais pas seulement pour toi : tous les sucs que tu auras recueillis en divers endroits et de diverses fleurs, tu les verseras par ton exemple, par ta parole, par tous les moyens possibles dans le coeur des soeurs de ta maison ou dans celui d'autres femmes. Dans le court espace de cette vie mortelle, tu te rassasieras de la secrète douceur des saintes Écritures et, par ta claire prédication, tu en rassasieras les bienheureuses soeurs jusqu'au jour où, selon la parole du prophète, les montagnes distilleront l'éternelle douceur et où du sein des collines couleront le lait et le miel. En effet, bien que cela soit dit du temps de la grâce, rien n'empêche, et même il est plus doux de l'entendre du temps de la gloire.

Il serait doux pour moi de poursuivre avec toi un semblable entretien. Ta célèbre érudition m'enchante et les éloges que bien des gens m'ont faits de ta piété m'attirent plus encore. Plût à Dieu que notre abbaye de Cluny t'eût possédée! Plût à Dieu que cette délicieuse prison de Marcigny t'eût renfermée avec les autres servantes du Christ qui attendaient dans les fers de la liberté céleste ! J'aurais préféré les trésors de la religion et de la science aux richesses des rois les plus opulents et j'aurais vu avec ravissement le magnifique collège de ces saintes soeurs recevoir de ta présence un éclat plus brillant. Toi-même, tu n'aurais en qu'à te féliciter de cet entourage, en voyant la plus haute noblesse du monde et tout son orgueil foulés aux pieds; tu aurais vu tout le luxe du siècle échangé contre le dénuement le plus complet et les vases impurs du démon devenus tout à coup les temples sans tache du Saint-Esprit. Tu aurais vu ces jeunes filles de Dieu dérobées à Satan et au monde comme par un larcin, construire sur les fondements de l'innocence les hautes murailles de la vertu et élever jusqu'au sommet du ciel le faîte de leur bienheureux édifice. Tu aurais tressailli de Joie en voyant ces fleurs d'angélique virginité réunies aux plus chastes veuves, soutenant toutes ensemble la gloire de cette heureuse et magnifique résurrection et sous l'étroite voûte de leur prison déjà corporellement ensevelies dans le sépulcre de l'immortelle espérance. Tous ces présents et, il est vrai, de plus grands sans doute, te sont donnés par Dieu, à toi et à tes compagnes, et il serait vraiment difficile de rien ajouter à ton zèle pour les vertus chrétiennes. Mais notre communauté, j'en suis sûr, se serait enrichie de tout le trésor de grâces précieuses que tu possèdes. Toutefois, si la providence divine, dispensatrice de toutes choses, nous a refusé les fruits de ta présence, elle nous a du moins accordé celle de l'homme qui t'appartient, de cet homme célèbre qu'il faut toujours et avec respect appeler le serviteur et le véritable philosophe du Christ, de Maître Pierre (Abélard). Cette même divine providence a bien voulu nous l'envoyer à Cluny dans les dernières années de sa vie et nous pouvons dire qu'en sa personne elle nous a fait un don mille fois plus précieux que l'or et les perles.

La vie édifiante, pleine d'humilité et de dévotion qu'il a menée : tout le monde à Cluny peut en témoigner. Il est impossible de la dépeindre en peu de mots. je ne crois pas avoir jamais vu son pareil pour l'humilité dans la tenue et dans la démarche; au point qu'aux yeux les plus attentifs, Saint Germain n'aurait pas paru plus négligé et Saint Martin lui-même plus pauvre. Dans le grand troupeau de nos frères, où je le forçais à occuper le premier rang, il paraissait le dernier par la misère de son vêtement. Souvent lorsque dans les processions, il marchait devant moi, selon l'ordre cérémonial, je m'étonnais et ne revenais point de voir un homme d'un si grand renom se ravaler et se rabaisser à ce point. Certains professeurs de religion recherchent le luxe même dans l'habit sacré qu'ils portent ; lui était modeste dans ses vêtements et ne demandait rien d'autre que la robe la plus simple. Il apportait le même esprit de privation pour la nourriture, pour la boisson, pour tous les soins du corps. Tout ce qui est superflu, tout ce qui n'est pas absolument indispensable il le condamnait par la parole et par l'exemple, pour lui comme pour les autres. Sa lecture était incessante, sa prière assidue, son silence continuel à moins qu'une conversation familière avec des frères ou une conférence générale sur les choses divines ne le forçassent de parler. Il s'approchait des sacrements, offrant à Dieu le sacrifice de l'agneau immortel, aussi souvent qu'il lui était possible ; il les fréquentait même sans interruption depuis que ma lettre et mon entreprise l'avaient fait rentrer en grâce auprès du siège apostolique. Que dirai-je de plus ? Son esprit, sa bouche, sa conduite se consacraient en permanence à la méditation, à l'enseignement, à la démonstration des choses divines, philosophiques et savantes.

Ainsi vécut parmi nous cet homme simple et droit, craignant Dieu et se détournant du mal ; ainsi, dis-je, consacra-t-il à Dieu les derniers jours de sa vie. Comme il souffrait plus qu'à l'ordinaire de la psore et d'autres infirmités, je l'envoyais à Chalon prendre du repos. La douceur du climat de ce pays qui en fait l'une des plus belles parties de notre Bourgogne, m'avait engagé à lui choisir une retraite près de cette ville sur les bords de la Saône. Là il retourna à ses anciennes études, autant que la santé le lui permettait ; il était toujours penché sur ses livres ; et semblable à Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun instant sans prier, lire, écrire ou dicter.

C'est dans l'exercice de ces divines occupations que le trouva le visiteur annoncé par l'Évangile ; il le trouva non pas endormi comme bien d'autres, mais veillant. Il le trouva véritablement en éveil et l'appela aux noces de l'éternité, non pas comme une vierge folle, mais comme une vierge sage; car il apportait avec lui une lampe pleine d'huile, c'est-à-dire une conscience remplie du témoignage d'une sainte vie. Lorsqu'il fallut payer à la mort la dette de l'humanité, le mal dont il était atteint empira et le réduisit bientôt à toute extrémité. Dans quelles dispositions saintes, pieuses et catholiques, il confessa d'abord sa foi ensuite ses péchés! Avec quel élan du coeur, il reçut le viatique du suprême voyage, le gage de la vie éternelle, c'est-à-dire le corps du divin Rédempteur! avec quelle ferveur, il lui recommanda son corps et son âme, ici-bas et dans l'éternité ! tous les frères, tous les religieux, la communauté tout entière du couvent où repose le corps de Saint Marcel martyr en furent témoins.

C'est ainsi que finit ses jours Maître Pierre; celui qui était connu et fameux dans l'univers presque entier par la qualité incomparable de son enseignement rentra à l'école de celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur », et persévérant dans la douceur et dans l'humilité, il alla, nous devons le croire, rejoindre son maître.

Donc, vénérable et très chère soeur en Jésus-Christ, celui auquel tu as d'abord été unie par les liens de la chair, ensuite par les liens plus sacrés et plus forts de l'amour divin, celui qui était ton compagnon et ton guide dans le service de Dieu; celui-là, dis-je, Dieu le réchauffe maintenant dans son sein à ta place ou comme un autre toi-même; et au jour de la venue du Seigneur, à la voix de l'archange, au son de la trompette annonçant Dieu descendant du ciel, il te le rendra par sa grâce, il te le réserve.

Souviens-toi de lui dans le Seigneur, recommande-le aussi, s'il te plait, aux prières des saintes soeurs qui servent avec toi le Seigneur, recommande-leur aussi les frères de notre sainte congrégation et toutes les soeurs qui par toute la terre, servent, selon leur pouvoir, Dieu, le même Dieu que toi. Adieu."

In « Héloïse et Abélard lettres » Textes choisis, présentés et partiellement établis par Louis Stouff. 10-18, Union Générale d’Édition, Paris 1964.




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Lettre d’Héloïse à Pierre le Vénérable

 

« A Pierre, son très révérend seigneur et frère, abbé de Cluny; Héloïse, humble servante de Dieu et la sienne; l'esprit de la grâce du salut.

La miséricorde de Dieu, et avec elle la grâce de votre éminence, nous a visitées. Nous nous félicitons et nous nous glorifions, père excellent, de ce que votre grandeur ait daigné descendre jusqu'à notre petitesse. Votre visite est un grand honneur même pour les plus grands. Les autres savent combien la présence de votre sublimité leur a apporté d'avantages. Pour moi, il m'est impossible je ne dis pas d'exprimer par des mots, mais même de concevoir par la pensée tout le bienfait et toute la douceur de votre visite. Vous, notre abbé, notre seigneur, vous avez, le seizième jour des calendes de Décembre, célébré chez nous une messe pour nous recommander au Saint Esprit ; dans le chapitre, vous nous avez nourries de la parole divine. Vous nous avez rendu le corps du Maître et accordé le bénéfice de Cluny. Moi-même, moi qui ne suis pas digne de porter le nom de votre servante, votre sublime humilité n'a pas dédaigné de m'appeler, par écrit et de vive voix, du nom de soeur. Comme pour me donner un gage particulier de votre affection et de votre fidélité, vous m'avez donné un tricénaire (
une trentaine de messes célébrées pour le repos de l'âme d'un défunt) que le couvent de Cluny doit acquitter après ma mort. Vous avez aussi ajouté que vous confirmeriez ce don par l'apposition de votre sceau. Ce que vous avez eu la bonté d'accorder à votre soeur ou plutôt à votre servante, mon frère, ou plutôt mon seigneur, veuillez l'accomplir. Envoyez-moi, s'il vous plaît, un autre sceau dans lequel l'absolution du maître soit contenue en termes clairs ; je le ferai suspendre au-dessus de son tombeau. Souvenez-vous aussi de notre, de votre cher Astrolabe. Aidez-le à obtenir une prébende de l'évêque de Paris ou de tout autre diocèse. Adieu. Que le Seigneur vous garde et nous accorde quelquefois votre présence. »

 

 



Lettre de Pierre le Vénérable à Héloïse



« A notre vénérable et très chère sœur, Héloïse, servante de Dieu, guide et maîtresse des servantes de Dieu ; son humble frère, Pierre, abbé de Cluny ; la plénitude du salut par le Seigneur, la plénitude de notre amour en Jésus-Christ.
C’est avec une joie très vive que j’ai lu la lettre de votre sainteté. Elle m’a montré que ma visite chez vous n’avait pas été qu’un passage : non seulement j’ai été avec vous, mais depuis lors je ne vous ai point quittée. L’hospitalité que vous m’avez accordée n’a pas laissé que le souvenir de l’hôte d’une nuit ; je n’ai été chez vous ni un étranger ni un pèlerin, mais j’ai eu mon droit de cité dans la demeure des saintes, ma place au foyer du Seigneur. Malgré sa brièveté, mon séjour s’est si bien fixé dans votre religieuse mémoire, a si fortement marqué vos cœurs bienveillants, que vous n’avez laissé tombé aucune de mes paroles ni celles que j’avais prononcées pour votre instruction, ni celles que j’avais dites sans y prêter une attention particulière. Vous avez tout retenu, la sincérité de votre affection a tout gravé dans votre esprit comme des mots puissants, célestes, sacrés, comme les paroles ou les actions mêmes du Christ. Peut-être cette attention extrême vous a-t-elle été inspirée par la recommandation de notre règle commune, la notre aussi bien que la votre, qui ordonne d’adorer le Christ dans nos hôtes car nous le recevons avec eux. Peut-être aussi avez-vous pensé à cette parole relative aux supérieurs, bien que je ne sois pas votre supérieur : « Celui qui vous écoute, m’écoute moi ». plaise au ciel que j’obtienne toujours auprès de vous la même faveur : avec le saint troupeau qui vous est confié, daignez vous souvenir de moi, daignez implorer pour moi la miséricorde du Tout-Puissant. De mon côté, je vous offre toute l’affection qui m’est possible ; car, longtemps avant de vous avoir vue, et surtout depuis que je vous ai connue, je vous ai réservé dans l’intimité profonde de mon cœur une place particulière, la place d’une affection vraie et sincère. Le don d’un tricénaire que je vous ai fait, lors de ma visite, de loin, je vous le confirme, comme vous me l’avez demandé, par mon écrit et par mon sceau. Je vous envoie aussi, selon votre désir, l’absolution de maître Pierre, dans une charte écrite et scellée de ma main. Quant à votre Astrolabe, qui est aussi le notre, c’est avec joie que je m’efforcerai de lui procurer une prébende dans l’une de nos plus fameuses églises. La chose est toutefois difficile, car, j’en ai fait l’expérience, lorsqu’il s’agit de donner des prébendes dans leurs églises, les évêques ne se montrent guère accomodants, ils ont toujours des objections à vous opposer. Je ferai pourtant tout ce que je pourrai dès que je le pourrai. Adieu. »

 

Cette lettre était accompagnée de l'absolution de Maître Pierre Abélard : " Moi, Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abélard comme moine de Cluny et qui ai concédé son corps , transporté en secret, à Héloïse, abbesse du Paraclet et aux religieuses de ce monastère, par l'autorité de Dieu Tout-puissant et de tous les saints, je l'absous d'office de tous ses péchés ".

 

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Plaque funéraire sur le tombeau d'Héloïse et Abélard ~ Cimetière du Père Lachaise, PARIS
 

 

 

Actualité CLUNY 2010

 

Spectacle "L'Oeil de Cluny" à l'Abbaye de Charlieu ~ 13 et 14 août, 20 et 27 août 2010 à 21h30

Ce spectacle hisorique théâtralisé 2010 est entièrement nouveau, il retracera 3 épisodes de la longue histoire de l'abbaye de notre ville : - tout d'abord une inspection au XIIIéme siècle par des visiteurs de l'Ordre de Cluny - Ensuite une étrange vision d'un jeune oblat du monastère au XIIéme siècle rapportée par Pierre le Vénérable - Enfin le passage à Charlieu du roi Louis IX - Saint Louis vers 1259. Ce spectacle déambulatoire permet de découvrir l'abbaye de Charlieu dans toute sa beauté, avec du son et des lumières, des dizaines d'acteurs et de figurants, de magnifiques costumes, une mise en scène dynamique, féérique qui réservera bien des surprises... un spectacle pour tous et tous les âges qui s'inscrit dans le cadre de la célébration du XIéme centenaire de la fondation de l'Abbaye de Cluny - CLUNY 2010

Scénario : Société des Amis des Arts de Charlieu, mise en scène: Alexandre Duffaut, costumes: Les Dames de la Tour